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L’Intelligence artificielle en Tunisie: Du potentiel à la maîtrise, le défi du passage à l’échelle

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  • 30 août 2026
  • 16 min de lecture
L’Intelligence artificielle en Tunisie: Du potentiel à la maîtrise, le défi du passage à l’échelle

La Tunisie dispose de plusieurs ingrédients nécessaires au développement d’un écosystème national d’intelligence artificielle : des compétences, une communauté scientifique active et un tissu de startups. Pourtant, elle reste largement dépendante des technologies et infrastructures étrangères et peine encore à transformer ses atouts en capacité de production à grande échelle. Données fragmentées, puissance de calcul, financement, cloud souverain, cybersécurité et gouvernance constituent les principaux défis à relever. Au-delà des annonces et des expérimentations, la question est désormais de savoir si la Tunisie peut construire une IA adaptée à ses besoins et capable de créer de la valeur.

La Presse — L’intelligence artificielle n’est plus un sujet de prospective. Elle est désormais devenue un enjeu stratégique, opérationnel et réglementaire pour les entreprises et les États. Mais en Tunisie, un décalage persiste entre l’effervescence des discours institutionnels autour de l’IA et la réalité opérationnelle du terrain. 

Pour Imed Hanana, expert stratégique en IA, ex-président de l’ ATIA, et fondateur du club DSI Tunisie, le pays reste essentiellement consommateur de technologies développées à l’étranger, même s’il dispose aujourd’hui de plusieurs atouts susceptibles de lui permettre d’amorcer un véritable virage vers la production de solutions locales.

Le diagnostic repose d’abord sur un constat difficile à ignorer. La Tunisie a annoncé à plusieurs reprises une démarche autour d’une stratégie nationale d’intelligence artificielle et des données ouvertes. Cette démarche avait déjà été engagée depuis 2018. Fin 2023, les autorités annonçaient de nouveau une “stratégie nationale d’intelligence artificielle”. En novembre 2024, une nouvelle annonce indiquait que cette stratégie était “presque achevée”. À la mi-2025, elle était encore annoncée comme étant sur le point d’être dévoilée.

Mais pour Imed Hanana, cette récurrence des annonces, sans publication officielle confirmée à ce jour, est en elle-même révélatrice d’un décalage: “La Tunisie communique sur l’IA plus vite qu’elle ne la construit”.

Cette situation est également perceptible dans les classements internationaux. Selon l’AI Readiness Index 2025 d’Oxford Insights, qui évalue le niveau de préparation des gouvernements à l’adoption de l’intelligence artificielle, la Tunisie est passée de la 54e place en 2019 à la 88e en 2025, sur 195 gouvernements. En 2019, elle n’était devancée que par un seul pays africain, le Kenya.

Le tableau n’est toutefois pas uniquement négatif. La Tunisie figure autour de la 29e place mondiale pour les publications académiques en intelligence artificielle et bénéficie d’un terreau entrepreneurial soutenu notamment par le Startup Act. Elle occupe également la deuxième place en Afrique dans l’AI Talent Readiness Index 2025, publié par Qhala et Qubit Hub, avec un score d’environ 51,8 points, derrière l’Afrique du Sud et à égalité avec l’Égypte. Elle se distingue notamment par ses compétences numériques, ses infrastructures et sa préparation gouvernementale.

Le pays dispose donc d’un vivier de compétences qui pourrait lui permettre de passer progressivement à la production de solutions locales, notamment dans le logiciel, la santé ou l’e-gouvernement. Le véritable défi consiste désormais à définir une vision claire et à répondre à une question fondamentale : où voulons-nous aller ?

Des talents, mais encore des infrastructures et des financements à la hauteur du défi

Parmi les “ingrédients” nécessaires au développement de l’intelligence artificielle, la Tunisie ne souffre pas d’une seule faiblesse. Le déficit le plus net concerne toutefois, selon l’expert, le financement à grande échelle et les infrastructures de calcul intensif, notamment les capacités de stockage et les GPU.

“Les classements récents, comme l’Indice de l’IA responsable, mettent notamment en évidence les limites structurelles du pays en matière de politiques publiques budgétisées et d’investissements lourds. Or, entraîner des modèles de pointe ou financer des infrastructures de calcul de niveau industriel reste hors de portée de la majorité des startups tunisiennes sans un soutien public-privé massif… A cet égard, l’écosystème de capital-risque tunisien, qui compte notamment le Fonds de Fonds ANAVA/Smart Capital, 216 Capital, Azur Innovation, AfricInvest-CAIF ou Mozaic Capital, reste ainsi de taille modeste au regard des montants nécessaires pour bâtir une infrastructure de calcul souveraine”, explique Imed Hanana.

À cette faiblesse s’ajoute celle de la connectivité fixe. La Tunisie a certes été pionnière avec le lancement de la 5G au début de 2025, donnant une nouvelle impulsion à la consommation de services numériques et d’applications d’IA. Mais, souligne Hanana, sans accès généralisé à la fibre optique à très haut débit et à des tarifs abordables pour les entreprises, l’IA risque de rester confinée à des expérimentations de surface sans pouvoir irriguer l’ensemble de l’économie.

Le principal atout du pays se trouve, à l’inverse, dans son capital humain, associé à un cadre entrepreneurial déjà éprouvé. La Tunisie forme plus de 30.000 diplômés en ingénierie et informatique chaque année, avec un bilinguisme français-anglais et des coûts salariaux compétitifs.

Reste à transformer ce capital humain en véritable capacité productive. Car les compétences, à elles seules, ne suffisent pas si les chercheurs et les entreprises ne disposent pas des données, de la puissance de calcul et des moyens financiers nécessaires.

La question des données constitue précisément l’un des autres défis majeurs. Considérées comme le “carburant” de l’intelligence artificielle, elles existent en quantité dans plusieurs secteurs tunisiens, notamment la santé publique, les administrations, la fiscalité et les télécommunications. Mais elles demeurent fortement fragmentées, cloisonnées et, dans certains cas, encore insuffisamment digitalisées de manière homogène.

“Le manque d’interopérabilité limite ainsi leur exploitation. À cela s’ajoute un cadre juridique que le gouvernement lui-même considère aujourd’hui comme “obsolète” face aux évolutions technologiques. La loi organique n°2004-63 relative à la protection des données personnelles date en effet de 2004”, explique encore l’expert.

Pour développer des modèles adaptés aux réalités tunisiennes et régionales, qu’il s’agisse de modèles de langage ou d’outils de vision par ordinateur capables de comprendre le contexte local, le dialecte ou certaines pathologies prévalentes en Afrique du Nord, un effort important reste donc nécessaire dans la collecte, la structuration et la fiabilisation des données nationales.

Pour Hanana, la première étape consiste à considérer la donnée comme une infrastructure stratégique du pays. Cela implique d’identifier les données disponibles, leur localisation, les responsables de leur gestion, les règles applicables à leur utilisation ainsi que leur niveau de qualité et de sécurité.

 

La deuxième priorité est l’interopérabilité. Il ne s’agit pas nécessairement de centraliser toutes les données, mais de permettre aux systèmes publics de communiquer entre eux de façon sécurisée et standardisée. L’objectif est notamment d’éviter que le citoyen soit contraint de fournir plusieurs fois à l’administration une information qu’elle possède déjà.

Le troisième enjeu est de trouver le juste équilibre entre ouverture et protection. L’open data ne signifie pas tout ouvrir : les données personnelles et sensibles doivent rester protégées, tandis que les données publiques qui peuvent être ouvertes doivent être accessibles, structurées et de qualité afin de favoriser l’innovation et l’IA.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre innovation et protection de la vie privée, mais de construire une gouvernance permettant davantage d’innovation avec davantage de confiance, de traçabilité et de sécurité.

Calcul, cloud et souveraineté : le maillon encore fragile

La faiblesse des capacités de calcul constitue un autre révélateur de cette dépendance. La Tunisie dispose déjà de data centers opérationnels et de bon niveau, à l’image du Data Center Carthage de Tunisie Telecom, certifié ISO 27001, 27701 et 9001, labellisé N-Cloud et éligible G-Cloud. L’EO Data Center d’Enfidha héberge également des partenaires comme IBM, Orange Tunisie, Tunisie Telecom et Dell Technologies.

“Mais ces infrastructures restent essentiellement des infrastructures de cloud et d’hébergement généralistes. Elles ne constituent pas encore des clusters de calcul GPU dimensionnés pour entraîner des modèles d’IA à grande échelle”, nous précise l’expert.

Une avancée majeure est toutefois intervenue récemment avec l’installation, en juillet 2026, du supercalculateur au Centre de Calcul El Khawarizmi (CCK), pour une valeur de 32 millions de dinars. Cette infrastructure représente, selon Hanana, une avancée historique et un catalyseur indispensable pour la recherche, la simulation numérique, la santé et l’intelligence artificielle. Elle place la Tunisie au troisième rang africain en matière de puissance de calcul académique.

Mais l’enjeu est désormais de ne pas cantonner cet outil au seul milieu académique. Son ouverture aux startups, aux innovateurs et aux projets industriels, notamment dans la santé et l’agriculture, pourrait contribuer à faire émerger un véritable écosystème national de production d’IA. Aujourd’hui, les entreprises tunisiennes qui entraînent leurs modèles à grande échelle recourent encore largement à des infrastructures cloud étrangères comme AWS, Azure ou Google Cloud.

Cette situation illustre une dépendance que l’expert qualifie de “totale et systémique”, aussi bien sur le plan matériel que logiciel. “La Tunisie dépend de l’étranger pour les semi-conducteurs, les cartes GPU et les serveurs, mais également pour une partie des frameworks d’IA et des modèles de fondation propriétaires. Elle ne maîtrise ni la conception des puces ni l’entraînement initial des grands modèles de langage”, a-t-il expliqué.

Pour autant, la souveraineté numérique ne signifie pas qu’il faudrait tout reconstruire de zéro, une démarche économiquement irréaliste. Il s’agit plutôt de développer une capacité d’adaptation, de fine-tuning et de déploiement local, notamment à partir de modèles open source robustes hébergés sur des infrastructures maîtrisées. Le tout, dans l’objectif de mettre en place une souveraineté résiliente.

Dans cette perspective, l’évolution des infrastructures de télécommunications constitue un signal encourageant. Les investissements des opérateurs historiques, notamment dans la fibre optique, la connectivité et les data centers locaux, témoignent d’une montée en maturité technique des infrastructures de transport des données. L’atterrissement du câble Medusa à Bizerte, avec une capacité de 22 Tbps, multiplie notamment par huit la capacité internationale de Tunisie Telecom.

Mais cette infrastructure ne suffit pas à elle seule à créer une capacité nationale de production d’IA. La connectivité et l’hébergement constituent un socle; ils doivent désormais évoluer vers des plateformes de cloud souverain capables d’offrir des services d’IA à valeur ajoutée à l’administration et aux entreprises tunisiennes.

De la finance à la santé: l’IA va transformer les décisions, mais aussi créer de nouveaux risques

Au-delà des infrastructures, l’intelligence artificielle commence à modifier la manière dont certaines décisions sont prises. En l’absence d’une étude sectorielle tunisienne exhaustive et chiffrée sur le sujet, plusieurs domaines apparaissent néanmoins comme particulièrement exposés à cette transformation, sur la base des usages déjà observés ailleurs et des priorités affichées dans la stratégie d’IA en préparation.

La finance et les assurances pourraient ainsi être fortement concernées par le scoring de crédit et la détection de fraude. L’administration publique, déjà engagée dans le développement de l’e-gouvernement, constitue un autre terrain naturel pour l’automatisation de certaines décisions. La santé pourrait bénéficier d’outils d’aide au diagnostic, tandis que le recrutement et l’emploi pourraient recourir davantage au tri algorithmique des candidatures…

“Mais cette automatisation pose également la question des biais, de la transparence et de la responsabilité. Des modèles entraînés sur des données sous-représentant certaines catégories de population, notamment les populations rurales, les personnes moins connectées ou les personnes non francophones, pourraient reproduire, voire amplifier, des inégalités existantes… L’opacité constitue un autre risque. En l’absence d’obligations suffisamment claires en matière de transparence ou d’explicabilité, il pourrait devenir difficile de comprendre pourquoi un système automatisé a produit une décision donnée. À cela s’ajoute la question de la responsabilité juridique en cas de préjudice causé par un système algorithmique, alors qu’aucune législation spécifique à l’IA, distincte de la réforme en cours sur les données personnelles, n’a encore été identifiée dans le paysage législatif tunisien actuel”, explique Imed Hanana.

Dans ce contexte, la cybersécurité constitue un autre front stratégique. Plus la Tunisie numérise ses infrastructures, ses données et ses services, plus sa surface d’exposition aux cyberattaques augmente.

L’expert précise que l’IA elle-même introduit deux catégories de risques. Elle peut d’abord devenir un outil pour les attaquants, en automatisant et en accélérant le phishing, la recherche de vulnérabilités, les attaques ciblées ou la production de contenus frauduleux. Mais son intégration dans les systèmes des entreprises et des administrations crée également de nouvelles vulnérabilités : transmission de données sensibles à des modèles, erreurs ou biais des systèmes, attaques visant les modèles et dépendance à des technologies qui ne sont pas nécessairement maîtrisées localement.

La Tunisie dispose aujourd’hui de capacités nationales réelles en matière de cybersécurité, mais Hanana estime qu’il serait prématuré de considérer le pays comme définitivement préparé. Les chiffres de l’Agence nationale de la cybersécurité (ANCS) illustrent l’ampleur de la menace : au premier semestre 2026, pas moins de 35.000 attaques DDoS ont été détectées en Tunisie et plus de 657.000 incidents ont été signalés aux acteurs concernés du cyberespace national.

Face à cette situation, la cybersécurité est une course permanente. L’enjeu ne consiste donc plus seulement à protéger les systèmes numériques contre les attaques, mais également à faire de l’IA un outil de défense, tout en évitant qu’elle ne devienne elle-même un nouveau vecteur de vulnérabilité.

Former, maîtriser, créer : les trois conditions du passage à l’échelle

Face à cette transformation, le véritable enjeu pour la Tunisie n’est pas de choisir entre innovation et protection des citoyens. Il est de créer les conditions permettant d’innover de manière responsable.

Cela passe d’abord par un cadre réglementaire clair et proportionné, capable de protéger les données personnelles, la vie privée et les droits des citoyens sans imposer aux entreprises des contraintes susceptibles de freiner inutilement l’innovation. Les règles doivent également être suffisamment prévisibles pour permettre aux entreprises et aux investisseurs de savoir ce qui est autorisé et dans quelles conditions.

Il faut ensuite développer une véritable culture de la responsabilité. Lorsqu’une décision importante est prise ou influencée par un système d’IA, dans la santé, la finance, l’administration ou l’emploi par exemple, les responsabilités doivent pouvoir être identifiées, les risques évalués et, lorsque cela est nécessaire, une intervention humaine maintenue.

La protection des citoyens ne doit donc pas être considérée comme un frein à l’innovation, mais comme l’une des conditions de la confiance et, par conséquent, de sa réussite.

Et pour franchir un véritable cap au cours des cinq prochaines années, Imed Hanana identifie enfin trois priorités absolues.

La première est le capital humain. La Tunisie consacre historiquement 6 à 7 % de son PIB à l’éducation, soit l’un des ratios les plus élevés du monde arabe et africain.
Elle figure également parmi les pays qui forment proportionnellement le plus d’ingénieurs, de scientifiques et de techniciens supérieurs par habitant, devant l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Mais le défi consiste désormais à retenir ces talents, à les former massivement aux compétences liées à l’IA et à renforcer la recherche afin de transformer ce vivier en force de production et d’exportation de solutions technologiques.

La deuxième priorité concerne l’infrastructure de calcul et le cloud souverain. Il s’agit de mutualiser les efforts publics et privés afin de doter la Tunisie d’une capacité locale de calcul, notamment à travers des clusters accessibles aux chercheurs et aux jeunes entreprises, tout en sécurisant les infrastructures critiques et en réduisant les dépendances sur les maillons stratégiques.

La troisième consiste à passer de l’expérimentation à l’usage et à la création de valeur. L’État doit identifier quelques secteurs prioritaires, comme l’administration, la santé, l’industrie, l’agriculture, l’énergie ou l’éducation, dans lesquels l’IA peut générer des gains mesurables. En parallèle, il doit créer un environnement permettant aux startups et aux entreprises tunisiennes de développer leurs solutions et surtout de les exporter.

“Au fond, le passage d’une Tunisie consommatrice à une Tunisie capable de créer et de maîtriser l’intelligence artificielle repose sur une équation simple: former les talents, maîtriser les données et les infrastructures, puis transformer ces capacités en usages et en entreprises compétitives. C’est à cette condition que l’intelligence artificielle pourra cesser d’être seulement un sujet de discours ou d’expérimentation pour devenir une véritable capacité nationale de création, de production et de maîtrise”, affirme Hanana.

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Auteur

Meriem KHDIMALLAH

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