Vient de paraître – « Instincts et Destins » de Houssine Marouani : Des fractures de l’être et du monde
Écrivain et professeur émérite de l’enseignement secondaire, Houssine Marouani vient de publier « Instincts et destins », un nouveau recueil de nouvelles paru aux éditions Dar Ethakafia. L’auteur compte déjà à son actif de nombreux autres ouvrages de genres différents, dont « Dictionnaire des citations » sorti en 2007 et une pièce de théâtre, « L’Automne », parue en 2026.
La Presse — Le livre « Instincts et destins » inclut quatre nouvelles de longueurs inégales : « La Sirène de Beit Hanoun », « La Réfugiée », « Marches et épines » et « Shérazade ». Un seul fil conducteur semble les relier. Des personnages d’horizons différents sont pris au cœur de dilemmes moraux. L’écrivain a donc privilégié l’analyse psychologique sur le rythme saccadé des actions qu’on retrouve en général dans les nouvelles. Il y a des évènements qui font avancer le rythme de la narration, mais surtout des interrogations qui assaillent les protagonistes : Que reste-t-il de nos convictions et de nos valeurs lorsque la réalité nous oblige à survivre, transiger ou même fuir ? Avons-nous vraiment le choix face aux circonstances qui nous dépassent ?
La première nouvelle, et la plus longue, « La Sirène de Beit Hanoun», dépeint le destin d’Axel, un soldat de l’armée israélienne qui renonce à une mission meurtrière, mais ce n’est ni par lâcheté ni par traîtrise. C’est « l’histoire d’un éveil et d’une lutte pour la paix », a écrit Houssine Marouani. Ce soldat était endoctriné pour qu’il soit imprégné de haine. Ses supérieurs lui ont fait croire qu’il se défend en toute légitimité. Les évènements sanglants auxquels il participe depuis ses dix-huit ans seraient, pour eux, des moments héroïques, une gloire qui honore sa patrie et inspire les plus grands cinéastes du monde. Mais, qui aurait soupçonné que, derrière l’homme d’action, il pouvait y avoir un homme de cœur ? Après des années d’aliénation au sein de cette armée d’envahisseurs toujours en guerre, Axel s’est rendu compte qu’il doit y avoir une limite au désordre, à la destruction et à la violence. « Il était bien conscient et ne savait si c’était une qualité ou un défaut », souligne l’auteur. Tiraillé entre des principes humains universaux et son engagement militaire, il fait des rencontres improbables avec Jihad et sa sœur Amal, alors qu’il devait prendre une décision qui bouleversera son destin.
L’idée du dilemme psychologique profondément humain se poursuit dans la deuxième nouvelle « La Réfugiée ». Houssine Marouani nous décrit un bus qui transporte les survivants des conflits en Irak vers un camp de réfugiés. La rencontre improbable comme bascule narrative revient dans ce récit, avec deux personnages principaux: Sadok, ancien journaliste et conteur pour enfants qui a perdu sa famille, et Faiza, une fillette de 12 ans qui doit trouver une issue sans les siens. Ensemble, ils s’inventent un univers chimérique où ils seraient à l’abri des horreurs collectives et des carnages. Sadok doit pourtant réévaluer ses idéaux face à une révélation inattendue.
L’auteur fait ainsi dialoguer l’intime et la géopolitique. Il met l’accent sur des destins individuels pris dans la grande Histoire, ceux qui en subissent directement les conséquences et qui sont plus que des mentions dans les discours et des chiffres de statistiques. Leurs peines sont relatées dans un style qui poétise la réalité brute, où la violence alterne avec la sensibilité et les rêveries, dessinant les deux facettes de l’être humain.
Houssine Marouani a construit un cadre spatiotemporel différent pour la troisième nouvelle « Marches et épines ». On y retrouve Lalla Fatma, la veuve d’un militant contre la colonisation française. La grand-mère octogénaire est « la gardienne de la mémoire », en témoin presque séculaire de l’histoire de la famille, de la ville et du pays. Sa fille Khadija est délaissée par son mari, avec deux enfants à sa charge. Victime de la politique et de la tradition, elle doit survivre à l’époque où « sortir au travail devient un acte de résistance et d’insubordination à la norme patriarcale ». De l’autre côté, il y a son cousin Omar et ses idées révolutionnaires. « Un écervelé aux redoutables idées », dit-on de lui dans le récit. Ses fils grandissent et tentent de se frayer leur propre chemin. Dans cette nouvelle, il n’est pas question de guerre, mais des vies et des mémoires mouvementées. Il y a de petites histoires de séparation et de tendresse, une quête acharnée de la fortune et des « gouffres qui engloutissent les êtres chers » car « même dans la joie il y avait des limites ».
L’exploration de la psychologie individuelle devient encore une force narrative dans « Sherazade », la dernière nouvelle. C’est le récit d’un espoir contrarié, d’une femme en désillusion face à une réalité qui peut sembler banale, mais qui n’est, en fait, ni simple, ni soutenable, ni clémente. Souffrir ou faire souffrir ? Quel chemin faire ? Quand la liberté humaine est fragile, il est difficile d’avancer, mais stagner l’est encore plus.
D’un récit à l’autre, les trajectoires se multiplient et se croisent. Des histoires singulières qui évoluent dans des univers parfois éloignés les uns des autres. Les origines et les expériences des protagonistes diffèrent, mais leurs questionnements se rejoignent. La guerre, le temps et le désenchantement ont broyé les corps et les espoirs. Au-delà du simple plaisir de lecture, le recueil de nouvelles « Instincts et destins » ouvre des pistes de réflexion et de questionnement. En effet, l’un des personnages de Houssine Marouani pense qu’un livre « suffit pour extirper un être de sa misère et changer ainsi le cours de sa vie ». Or, le bien et le mal ne se présentent pas toujours sous des formes immédiatement reconnaissables. D’ailleurs, le titre du recueil résume bien cette tension entre l’instinct, ou la nécessité de survivre, et le destin qui n’est jamais une ligne droite et qui semble nous dépasser. Il y a des moments où les valeurs cessent d’être des principes abstraits. Elles sont désormais des choix à faire, contre la cruauté et la déchéance morale. Et, c’est cet espace fragile qui permet encore et toujours de croire en l’humain.



