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Tribune – Tunisie–Europe : un nouveau moment stratégique : Le véritable partenariat commence par l’égalité et se mesure au respect du citoyen tunisien

  • 3 septembre 2026
  • 9 min de lecture
Tribune – Tunisie–Europe : un nouveau moment stratégique : Le véritable partenariat commence par l’égalité et se mesure au respect du citoyen tunisien

Par Halim Boussema *

La visite en Tunisie du ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, et son entretien avec le Président de la République, Kaïs Saïed, ne sauraient, à mon sens, être considérés comme un simple épisode diplomatique. Ils interviennent dans un contexte régional et international particulièrement sensible, au moment où les intérêts, les équilibres et les alliances se redessinent en Méditerranée et en Afrique du Nord. Cette visite pourrait ainsi annoncer une nouvelle dynamique diplomatique et économique européenne à l’égard de la Tunisie.

Dans ce contexte, une question fondamentale se pose : que voulons-nous réellement de l’Europe ?

La Tunisie doit aborder cette relation avec la vision d’un État conscient de sa valeur, de sa géographie, de ses atouts et de ses intérêts, et non avec la posture d’un pays qui attend des aides.

Les chiffres montrent d’ailleurs que l’Allemagne n’est nullement un partenaire ordinaire de la Tunisie. Les échanges commerciaux entre les deux pays ont dépassé 5,3 milliards d’euros en 2025. Plus de 320 entreprises allemandes sont implantées en Tunisie et les sociétés allemandes y représentent près de 100.000 emplois. À l’occasion de cette visite, des accords et projets de coopération dépassant 100 millions d’euros ont également été annoncés, notamment dans les domaines des PME, des transitions énergétique et numérique, du développement régional, de la formation professionnelle, de l’emploi et des ressources en eau.

Ces chiffres témoignent d’une réalité qu’il convient de rappeler : il s’agit d’une relation fondée sur des intérêts réciproques, et non d’une relation d’assistance à sens unique.

Cette évidence devient encore plus manifeste lorsqu’il est question de l’Union européenne dans son ensemble. L’UE demeure le premier partenaire commercial de la Tunisie. En 2025, elle a représenté environ 59,5 % du commerce extérieur tunisien, absorbé plus de 73 % de nos exportations et fourni près de la moitié de nos importations. Les échanges de marchandises entre les deux parties ont atteint près de 26 milliards d’euros.

Ces données doivent nous conduire à redéfinir notre perception de cette relation. La Tunisie n’est pas un pays vivant des aides européennes. Elle n’est pas davantage destinée à devenir le simple gardien de la frontière sud de l’Europe. Elle est un partenaire stratégique qui apporte, lui aussi, une contribution essentielle à cette relation : stabilité, sécurité, commerce, investissement, énergie, compétences humaines et, surtout, une position géographique exceptionnelle qui en fait une interface naturelle entre l’Europe et l’Afrique.

C’est pourquoi la question soulevée par le président de la République concernant la nécessité de revoir certains accords, notamment l’accord d’association entre la Tunisie et l’Union européenne, mérite un débat sérieux.

Il ne s’agit nullement de tourner le dos à l’Europe. Bien au contraire. Nous avons besoin d’un partenariat plus fort avec elle, mais également plus équilibré, plus juste et davantage respectueux des intérêts des deux parties.

Un véritable partenariat stratégique ne peut se limiter aux questions migratoires, aux prêts, aux aides financières ou à la protection des frontières. Le Mémorandum d’entente sur un partenariat stratégique et global entre la Tunisie et l’Union européenne couvre notamment l’économie, le commerce, l’énergie, les échanges humains, la migration et la mobilité.

Dès lors, la question des visas et de la mobilité des Tunisiens doit devenir une composante essentielle de tout futur dialogue avec l’Union européenne.

Je pense particulièrement à nos étudiants, chercheurs, ingénieurs, médecins, pharmaciens, entrepreneurs et à l’ensemble de nos compétences.

Il devient difficile d’expliquer à notre jeunesse ce que signifie concrètement un « partenariat stratégique » lorsqu’un étudiant tunisien obtient son admission dans une université européenne, justifie des ressources financières nécessaires, dispose d’un logement et présente les documents requis, mais se retrouve néanmoins confronté à un parcours administratif complexe susceptible de compromettre une année entière de son avenir universitaire.

La France doit, en particulier, reconsidérer cette question

La France n’est pas un pays comme les autres dans la relation entre la Tunisie et l’Europe. Elle constitue historiquement l’un de nos principaux partenaires économiques, universitaires et culturels. Nos deux peuples entretiennent également des relations humaines, familiales, sociales et intellectuelles particulièrement profondes.

C’est précisément pour cette raison que nous devons lui parler avec la franchise qui doit exister entre partenaires et amis.

Alors même que la France a besoin de compétences dans plusieurs secteurs, notamment la santé, l’ingénierie, les technologies et la recherche scientifique, les règles relatives à l’immigration et au séjour se sont progressivement durcies et complexifiées pour certaines catégories d’étrangers.

La France est naturellement souveraine dans la définition de ses lois, de sa politique migratoire et de ses conditions d’accès à son territoire. Elle est également parfaitement en droit de lutter contre l’immigration irrégulière. Cela ne saurait être contesté.

Mais une distinction fondamentale doit être préservée : on ne peut confondre immigration irrégulière et mobilité légale d’un étudiant tunisien admis dans une université française, d’un médecin, d’un ingénieur, d’un pharmacien, d’un chercheur ou d’un professionnel tunisien qualifié dont les compétences peuvent, par ailleurs, répondre aux besoins de l’économie française elle-même.

La question devient alors légitime : comment parler d’un partenariat exceptionnel entre la Tunisie et la France lorsque certains étudiants et professionnels tunisiens remplissant les conditions requises sont confrontés à des procédures de plus en plus complexes pour obtenir un visa, un titre de séjour ou la reconnaissance de leurs qualifications ?

Nous ne demandons ni à la France ni à l’Union européenne d’abolir leurs lois. Nous ne demandons pas davantage l’ouverture des frontières sans règles ni contrôles.

Nous demandons quelque chose de beaucoup plus raisonnable : des procédures claires, rapides et transparentes pour les étudiants admis dans les établissements universitaires, une mobilité facilitée pour les chercheurs, médecins, ingénieurs, pharmaciens, entrepreneurs et autres compétences, ainsi qu’une meilleure lisibilité des décisions administratives et un traitement respectueux de celles et ceux qui remplissent les conditions légales.

Mais la Tunisie doit également examiner cette question à travers le prisme de ses propres intérêts nationaux.

Il n’est pas raisonnable que l’État tunisien et les familles tunisiennes supportent pendant près de vingt ans le coût de l’éducation et de la formation d’un médecin, d’un ingénieur, d’un pharmacien ou d’un chercheur, pour que cette compétence, une fois formée, bénéficie exclusivement à une économie étrangère sans que la Tunisie puisse tirer profit de cet investissement humain.

Nous devons donc passer d’une logique de simple « fuite des compétences » à une véritable logique de partenariat des compétences.

Cela suppose des programmes communs de formation, davantage de financement de la recherche scientifique, des diplômes conjoints, une meilleure reconnaissance mutuelle des qualifications, des investissements technologiques européens en Tunisie, mais également des mécanismes encourageant les compétences tunisiennes établies à l’étranger à investir dans leur pays, à transférer leur savoir-faire et, lorsque les conditions le permettent, à revenir contribuer à son développement.

C’est cette conception du partenariat que nous devons défendre. Car il existe une contradiction difficilement soutenable lorsque les frontières sont largement ouvertes aux marchandises, aux capitaux et aux investissements, mais deviennent un mur lorsqu’il s’agit d’un étudiant tunisien qui veut étudier, d’un chercheur qui souhaite coopérer, d’un ingénieur qui veut acquérir une expérience internationale ou d’un entrepreneur qui cherche à investir.

La Tunisie ne demande l’aumône à personne et ne recherche aucun affrontement avec l’Europe.

Au contraire, notre intérêt national exige que nos relations avec l’Allemagne, la France, l’Italie et l’ensemble des États membres de l’Union européenne atteignent leur plus haut niveau.

Mais la solidité d’une relation ne se mesure pas uniquement au nombre d’accords signés ou au volume des échanges commerciaux. Elle se mesure également au respect accordé aux citoyens des pays partenaires.

Le monde évolue rapidement. L’Europe revoit ses priorités stratégiques. L’Afrique du Nord est redevenue un espace majeur où se croisent des intérêts économiques, énergétiques, sécuritaires et géopolitiques considérables.

Cette nouvelle configuration représente une opportunité pour la Tunisie. Elle doit lui permettre de repenser et, lorsque cela est nécessaire, de renégocier sa place et ses intérêts à partir de la position d’un partenaire conscient de sa valeur et de ses atouts.

La Tunisie veut une Europe forte comme partenaire. Mais l’Europe a, elle aussi, intérêt à avoir face à elle une Tunisie forte, stable et prospère.

Ce que nous voulons n’est donc ni une relation entre donateur et bénéficiaire, ni une relation entre dominant et dominé. Nous voulons une relation d’État à État, d’intérêt à intérêt et de respect à respect.

Celui qui respecte la Tunisie trouvera toujours en elle un partenaire fiable, loyal et responsable.

Mais le respect d’un État commence par le respect de son peuple, de sa jeunesse, de ses étudiants, de ses compétences et de sa souveraineté.

H.B. 

(*) Député indépendant à l’Assemblée des représentants du peuple 

N.B. : L’opinion émise dans cette tribune n’engage que son auteur. Elle est l’expression d’un point de vue personnel.
Auteur

Halim BOUSSAMA

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