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Les publics de la culture : Permettre la rencontre, construire une continuité

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  • 6 septembre 2026
  • 6 min de lecture
Les publics de la culture : Permettre la rencontre, construire une continuité

Un public ne se décrète pas. Il se rencontre, se fidélise, se construit peu à peu. Derrière chaque festival, chaque exposition ou chaque événement culturel, se joue ainsi une question moins visible que celle de la fréquentation : comment transformer une première rencontre en une relation durable avec la culture ?

La Presse —Il y a quelque chose de paradoxal dans la vie culturelle tunisienne. Les manifestations se multiplient, les programmations s’enchaînent, les festivals occupent les soirées d’été, les galeries ouvrent leurs portes, les théâtres proposent leurs spectacles et les rencontres littéraires se succèdent. Pourtant, chacun semble souvent évoluer avec son propre public.

Le Festival international de Carthage possède le sien, largement acquis et fidèle, qui se retrouve aussi dans les manifestations qui se développent dans son sillage, du off de Carthage aux nombreux concerts de l’été. Les festivals estivaux ont leurs habitués, comme le théâtre, les galeries ou les rencontres littéraires. Les publics se croisent, mais circulent finalement assez peu d’un univers culturel à l’autre.

Faut-il pour autant parler de désintérêt ? Il suffit d’observer l’effervescence autour des JCC et des JTC pour constater que le public, notamment jeune, est bien là. Les JMC attirent eux aussi une jeunesse intéressée par une scène musicale nouvelle et des artistes émergents. Dans ces rendez-vous, on ne vient pas seulement voir un film, une pièce ou écouter un concert. On vient aussi retrouver des amis, découvrir, discuter, participer à une expérience collective. Le sentiment d’appartenance joue son rôle.

C’est peut-être là que se trouve une première clé. Avant de se demander pourquoi certains publics ne fréquentent pas les lieux culturels, il faudrait se demander s’ils s’y sentent légitimes. Entrer dans une galerie, assister à une rencontre littéraire, pousser la porte d’un théâtre ou découvrir une exposition d’art contemporain suppose parfois de connaître des codes que personne n’a vraiment appris. La barrière n’est pas toujours économique. Elle peut être sociale, culturelle, géographique, parfois simplement liée à l’idée que cet endroit n’est pas pour soi.

La gratuité, dans ce contexte, ne règle pas tout. Elle lève un obstacle financier, mais ne crée ni familiarité ni désir. On peut entrer gratuitement quelque part et ne jamais y revenir. La vraie question est peut-être ailleurs : qu’est-ce qui donne envie de franchir une deuxième fois le seuil ?

Les modes de médiation ont évidemment changé. Les réseaux sociaux ont déplacé le premier contact avec une œuvre ou un événement. Une vidéo, une image, une recommandation peuvent désormais précéder la rencontre. La communication culturelle ne consiste donc plus seulement à annoncer une programmation, mais à créer de la curiosité et à donner quelques clés pour avoir envie de la découvrir.

Mais encore faut-il que la culture accepte de quitter ses lieux habituels. Certaines initiatives récentes montrent l’intérêt de ce déplacement. Le festival de Hay Hlel ou CinémaJet, qui reprend la route après une première expérience réussie et s’installe notamment à Zaghouan puis à Jendouba, vont à la rencontre de publics qui ne fréquentent pas nécessairement les circuits culturels habituels. Projections, ateliers, rencontres et médiation ne sont plus pensés uniquement comme un programme que l’on vient consommer, mais comme une manière d’établir un contact avec un territoire.

La démarche est importante. Elle pose pourtant une question qui l’est davantage encore: que se passe-t-il lorsque l’événement s’en va ?

Une caravane culturelle peut créer une rencontre, susciter une curiosité, faire découvrir un film, un artiste ou une pratique. Mais si, quelques jours plus tard, tout s’arrête et que le territoire retrouve le même silence culturel, la décentralisation reste une parenthèse.

Il ne s’agit pas de mettre en cause ces initiatives. Au contraire. Elles démontrent qu’il existe des publics et que ceux-ci répondent lorsqu’on leur propose une offre qui vient à leur rencontre et qui prend le temps de les accompagner. Mais leur action ne peut prendre tout son sens que si elle ouvre sur autre chose. La véritable décentralisation commence peut-être après le départ de la caravane.

Un enfant qui découvre le cinéma doit pouvoir revoir un film. Un adolescent qui participe à un atelier doit pouvoir poursuivre une pratique. Un spectateur qui découvre le théâtre doit pouvoir retrouver une programmation. Il faut des relais, des lieux, des associations, des artistes, des médiateurs, des enseignants, des structures locales capables de poursuivre ce qui a été amorcé. 

C’est ici que les initiatives privées et indépendantes rencontrent la nécessité d’une action publique continue. Elles peuvent être des déclencheurs, des laboratoires, investir des territoires, expérimenter d’autres formes. Mais elles ne peuvent pas, seules, assurer une présence culturelle durable. Leur travail devrait pouvoir être relayé, accompagné et inscrit dans le temps. Car un public ne se construit pas en une soirée.

On le voit aussi dans les grands rendez-vous qui ont réussi à fidéliser plusieurs générations. Leur force ne tient pas seulement à la qualité de leur programmation, mais à l’habitude qu’ils ont créée. On sait quand ils arrivent, on sait où les retrouver, on y retourne. Une relation s’est installée.

C’est cette relation qui manque encore à de nombreuses initiatives culturelles : le passage de la rencontre à l’habitude, de la curiosité à la pratique, du spectateur occasionnel au public. La question n’est donc pas seulement de savoir combien de personnes sont venues. Il faudrait aussi demander qui est venu pour la première fois, qui est revenu, qui a découvert une pratique nouvelle et ce que l’événement a laissé derrière lui.

Car il y a une différence entre faire événement et faire public. Le premier peut être immédiat, spectaculaire, ponctuel. Le second demande du temps. Il suppose de créer de la confiance, de rendre les lieux familiers, de faire tomber les barrières symboliques et de maintenir le lien.

C’est pourquoi la légitimité et la continuité sont indissociables. Il faut d’abord pouvoir se sentir à sa place pour franchir la porte. Mais cette première rencontre n’a de véritable portée que si une autre est possible. La légitimité permet la rencontre. La continuité construit le public.

Peut-être est-ce finalement là que se situe l’un des grands défis de la politique culturelle aujourd’hui : moins chercher à conquérir de nouveaux publics à chaque événement que créer les conditions pour qu’ils puissent devenir, avec le temps, des publics à part entière.

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Auteur

Asma DRISSI

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