Tribune – La diaspora tunisienne, une force silencieuse au service de la mère patrie : Les leviers d’une mobilisation réussie d’ici et d’ailleurs (2e partie)
Par Boubaker BENKRAIEM *
En plein débat mondial sur l’immigration, on risque d’oublier tout ce que les diasporas peuvent apporter à leur pays d’accueil et à leur pays d’origine. Les Philippines sont un cas exemplaire en la matière, qui tirent parti du potentiel de leur diaspora en reconnaissant le rôle positif qu’elle joue.
On ne peut pas en dire autant de la plupart des pays de la région Mena, qui ont un grand nombre de ressortissants dispersés (Tunisie, Algérie, Maroc, Palestine, Irak, Égypte, etc.) : ces pays n’agissent pas suffisamment pour exploiter pleinement l’attachement de leurs populations émigrées à leur terre d’origine et en tirer de multiples bienfaits pour leur économie.
Environ 20 millions de ressortissants de la région Mena résident à l’étranger, soit au moins 5 % de la population totale de la région. Cette proportion est nettement plus élevée que la moyenne mondiale, même si, avec ses 10 millions de citoyens installés à l’étranger, la diaspora philippine est proportionnellement plus vaste (environ 10 % de la population). La mobilisation des diasporas de la région Mena permettrait de tirer parti du savoir-faire et des réseaux professionnels de ces communautés, en leur conférant ainsi un rôle qui ne soit pas limité à celui de pourvoyeurs de fonds.
Certes, ces transferts d’argent, qui sont des sources de devises importantes, sont essentiels, en particulier en période de difficultés. En 2020, les émigrés des pays de la région Mena et leurs descendants ont envoyé l’équivalent de quelque 150 milliards de dinars tunisiens à leurs proches restés dans leur pays d’origine. Au Liban et en Jordanie, ces sommes représentent autour de 15% du PIB pour chacun des pays.
Mais, selon un nouveau rapport du Groupe de la Banque mondiale, les gouvernements de la région Mena devraient suivre l’exemple des Philippines et viser à garantir une place plus large à la diaspora, en promouvant, au-delà des envois de fonds, son rôle multiple : comme source d’investissements directs, mais aussi de transferts de connaissances et de compétences, ainsi que par le biais de leurs réseaux professionnels.
«Les liens personnels peuvent faciliter le commerce mondial», affirme ce même rapport, intitulé Promotion de l’intégration économique et de l’entrepreneuriat : mobilisation de la diaspora de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, dont l’auteure est Mme M. M.
Le sentiment d’appartenance
C’est précisément le facteur le plus important qui incite les populations émigrées à s’engager, selon un sondage mené pour les besoins du rapport. Et à la question de la réforme qui les pousserait à s’engager davantage, les participants ont répondu souhaiter que les pouvoirs publics de leurs pays respectifs les accueillent comme des partenaires et des parties prenantes capables de contribuer, de multiples façons, au développement de l’économie nationale.
Le Liban en est une bonne illustration. Selon les statistiques officielles, sa diaspora compte plusieurs millions de membres dans le monde. D’après eux, une réforme donnant aux mères libanaises mariées à des étrangers le droit de transmettre la citoyenneté libanaise à leurs enfants ferait une différence notable.
Les Philippines fournissent un exemple de bonne pratique. Avec près de 10 millions de citoyens vivant et travaillant à l’étranger, leur diaspora équivaut à environ 10% de leur population. Elles exploitent leur propre potentiel tout en reconnaissant le rôle positif que ce potentiel peut jouer. Les Philippines gèrent leurs relations avec la diaspora au niveau ministériel et, comme la Tunisie, admettent la double nationalité et prévoient des dispositions pour le vote des expatriés.
Ce pays reconnaît l’apport de la diaspora à la société dans son ensemble, mais aussi ce qu’elle est en droit de recevoir. Les Philippines militent pour les droits de leurs ressortissants à l’étranger, sachant que, comme le souligne le rapport, les pays d’accueil doivent traiter correctement les populations immigrées pour que les diasporas puissent pleinement jouer leur rôle. Le plus important, pour les migrants eux-mêmes, réside dans les prestations dont ils bénéficient : l’aide juridique au niveau mondial, la transférabilité des pensions, et l’aide au retour et à la réintégration.
Le Maroc (dont la diaspora compte officiellement près de 3 millions de membres) et la Tunisie (plus de 1,8 million de Tunisiens, selon l’OTE) ont un secrétariat d’État en charge de la diaspora. Les deux pays autorisent la double nationalité et accordent le droit de vote à leurs expatriés. L’Algérie s’efforce elle aussi de tirer parti de sa diaspora, qui compte environ 2 millions de membres, bien qu’une partie de ces personnes, qui se considèrent franco-algériennes, choisissent parfois de ne pas voter en Algérie.
Mais cela ne suffit pas à remédier à la défiance des diasporas de la région Mena à l’égard des institutions de leur pays, qui auraient besoin, pour s’engager, d’une véritable reconnaissance formelle de la part des pouvoirs publics — «l’élite de la diaspora» étant particulièrement sensible à cet aspect.
Les personnes interrogées citent le mentorat et les projets de recherche conjoints comme leurs principales formes d’engagement aux côtés de ceux qui sont restés au pays. Nombre d’entre elles sont prêtes à envoyer de l’argent. Dans les pays de la région Mena, même 10.000 dollars peuvent suffire pour permettre à un entrepreneur de se lancer dans une aventure d’entreprise.
De nombreux pays de la région Mena affichent un taux de chômage élevé, en particulier chez les jeunes diplômés et chez les femmes. Les membres de la diaspora devraient facilement s’identifier à ces catégories, en partie parce qu’ils sont eux-mêmes en majorité des jeunes professionnels.
Si 1 % seulement des membres des diasporas de la région Mena étaient davantage associés au développement de leur pays d’origine, cela permettrait de tirer parti de l’expérience de très nombreux professionnels. Comme le souligne le rapport : «Les actions de quelques-uns pourraient faire une différence».
On observe déjà de tels exemples dans la région Mena. Ainsi, un investissement substantiel réalisé récemment par le groupe canadien Bombardier pour la construction de pièces d’aéronefs au Maroc fait certainement suite à l’arrivée de Boeing au Maroc depuis 2001. Cet investissement a été réalisé dans le cadre d’un accord négocié par l’État marocain, qui serait largement redevable aux contacts établis au sein de la société Boeing par un expatrié marocain occupant un poste de haut niveau.
D’ailleurs, ce qui a assez surpris Mme M., l’auteure du rapport cité plus haut, lors des recherches qu’elle a effectuées, c’est de constater «combien les membres de la diaspora sont mobilisés et attachés non seulement à leur pays d’origine, mais aussi à leur ville et à leur région d’origine».
Faut-il rappeler que le Tunisien est un grand patriote, et que cette qualité se manifeste d’autant plus lorsqu’il se trouve à l’étranger. Il est aussi fier de son pays, ce pays petit par sa superficie mais grand par sa participation à l’évolution de l’humanité grâce aux hommes et aux femmes illustres qu’il a générés : Elissa, Massinissa, Hannibal, Saint-Augustin, Sophonisbe, Jugurtha, El Kahena, Okba Ibn Nafaa, Ibn Khaldoun, Ali Ben Ghedhahem, Aziza Othmana, Kheireddine Pacha, Daghbaji, Moncef Bey, Habib Bourguiba, Farhat Hached, Abdelaziz Thaalbi, Tahar El Haddad, Tahar Sfar, Aboul Kacem Chebbi, Mahmoud El Materi, Tawhida Ben Cheikh, Salah Ben Youssef et tant d’autres.
Notre diaspora, évaluée par l’Office des Tunisiens à l’étranger (OTE) à plus de 1,8 million de personnes, mérite certains égards, dont l’existence d’un département ministériel qui lui soit dévolu et qui doit disposer de tous les moyens humains et matériels lui permettant d’être, en permanence, remarquablement opérationnel.
Doté de cadres et d’agents très qualifiés, capables d’être à l’écoute de notre colonie, ce département est là pour leur rappeler leurs liens indéfectibles avec la mère patrie, d’une part, et pour les inciter à participer à la création de richesses et à prendre part, de quelque manière que ce soit (seuls ou associés à des amis étrangers), au développement de leur pays, la Tunisie, qui leur a tant donné, d’autre part.
Pour ce faire, nous devons revoir le tableau de chargement de nos ambassades et de nos consulats. Leurs personnels doivent, avant de rejoindre leurs postes, recevoir une formation complémentaire relative à l’attrait et à l’intéressement de notre diaspora à sa participation au développement de son pays.
Aussi, vu l’importance du domaine économique dans le monde d’aujourd’hui et son apport pour le développement de notre pays, nos ambassades et nos consulats, là où ils se trouvent, doivent revoir leur méthode de travail, restée trop classique depuis des décennies, en vue d’être attractive, captivante et séduisante dans cette spécialité devenue, depuis ces dernières décennies, une véritable mission d’importance capitale pour les diplomates du monde entier.
Je proposerais même que, lors de l’évaluation des diplomates, une partie importante de la note tienne compte de l’apport de l’agent ou du cadre, quel que soit son grade, dans ce domaine — c’est-à-dire des efforts fournis quant à sa participation à l’attrait des investisseurs étrangers, ainsi que de nos émigrés, pour notre pays.
Que Dieu veille et protège la Tunisie éternelle, l’héritière de Carthage et de Kairouan.
(Chiffres relatifs à la diaspora tunisienne: Office des Tunisiens à l’étranger (OTE), 2025).
B.B.
* Ancien sous-chef d’état-major de l’Armée de terre, ancien gouverneur



