Journée internationale de l’alphabétisation 2026 : Apprendre à lire le monde pour pouvoir agir sur lui
Par Charaf Ahmimed *

739 millions. C’est, aujourd’hui encore, le nombre de jeunes et d’adultes dans le monde qui ne savent ni lire, ni écrire, ni compter correctement. Deux sur trois sont des femmes. Derrière ce chiffre vertigineux, une question simple : qui a le pouvoir d’agir sur sa propre vie, et qui en est privé ?
Soixante ans après la création, à l’Unesco, de la Journée internationale de l’alphabétisation, le constat est amer : savoir lire reste un privilège. Or l’alphabétisation n’est pas un dossier annexe de l’éducation que l’on traite une fois les urgences réglées, elle en est le socle. Sans elle, pas d’accès aux droits, pas d’insertion économique, pas de résilience face aux crises climatiques ou aux bouleversements numériques, et pas de participation à la société.
Face à ce constat, une conviction s’impose : investir dans l’alphabétisation et l’éducation de base dépasse largement la simple dépense sociale, il s’agit d’un pari sur l’avenir. Chaque dinar, chaque dirham, chaque ouguiya consacré à ces fondations rapporte bien au-delà de la salle de classe. Ils rapportent en emplois, en stabilité, en capacité à traverser les crises.
Le Maghreb, à sa manière, illustre à la fois l’ampleur de ce défi et la force du potentiel qu’il recèle.
Trois pays, une même urgence
En Mauritanie, malgré des progrès importants au cours des dernières décennies, l’analphabétisme continue de toucher plus durement les femmes, les zones rurales et les populations nomades. Un défi qui se conjugue avec la pauvreté, le décrochage scolaire et les difficultés d’insertion des jeunes. La nouvelle Stratégie nationale d’alphabétisation 2026-2030, élaborée avec l’appui de l’Unesco, tente de répondre à ce défi en sortant l’alphabétisation de son isolement pour la relier aux politiques éducatives et sociales dans leur ensemble.
En Tunisie, le taux d’alphabétisation des jeunes est élevé, cependant le défi ne disparaît pas, il change de visage. Il s’agit désormais de réduire des poches d’exclusion persistantes et d’offrir une seconde chance à celles et ceux que l’école n’a pas suffisamment servis. Le travail engagé pour la nouvelle stratégie du Centre national d’enseignement des adultes, avec l’appui de l’Unesco, va dans ce sens : faire de l’alphabétisation un tremplin vers la formation, l’emploi et la citoyenneté.
Au Maroc également, l’alphabétisation est de plus en plus pensée au-delà de la seule acquisition de la lecture et de l’écriture et dans une perspective d’apprentissage tout au long de la vie. L’enjeu dont s’est saisi l’Agence nationale de lutte contre l’analphabétisme depuis de nombreuses années est de renforcer l’autonomie des personnes, notamment des femmes, et de créer des passerelles vers la formation, l’insertion socioéconomique et une participation plus active à la société. Cette évolution rappelle que l’alphabétisation prend tout son sens lorsqu’elle permet non seulement d’apprendre, mais aussi d’agir. Dynamique qui est même prolongée au-delà du Maroc grâce à la Fondation africaine pour l’apprentissage tout au long de la vie.
Trois pays différents mais un même message : il n’y a pas de vrai progrès éducatif tant qu’on oppose l’école des enfants à celle des jeunes et des adultes. L’apprentissage doit être pensé comme un fil continu, du premier jour de classe jusqu’à l’âge adulte.
Le nécessaire financement de l’éducation
Néanmoins, une stratégie sans financement n’est qu’une déclaration d’intention. Et quand les budgets publics se resserrent, l’éducation ne peut devenir une variable d’ajustement. Car chaque coupe durable dans l’éducation nourrit le chômage, les inégalités et la fragilité sociale de demain.
Il ne suffit pas non plus de dépenser plus ; il faut dépenser mieux. Trop souvent, les financements servent des projets ponctuels, déconnectés des priorités nationales. Les partenaires internationaux doivent s’aligner davantage sur les stratégies des pays plutôt que multiplier les initiatives isolées. Les gouvernements, eux, doivent faire de l’équité un critère central de l’allocation des ressources.
Des enseignants formés, outillés et reconnus
La question de la qualité est tout aussi décisive. Apprendre à lire ne se résume pas à s’asseoir dans une salle de classe. Il faut des enseignants et des alphabétiseurs formés, reconnus, outillés pour des publics aux réalités linguistiques et sociales très diverses. Sans eux, les meilleures stratégies éducatives restent lettre morte.
Le thème de la journée choisi cette année, « L’alphabétisation pour les peuples, la planète et la prospérité », est un rappel nécessaire.
En effet, cette exigence prend une nouvelle dimension à l’ère de l’intelligence artificielle. Être alphabétisé aujourd’hui, ce n’est plus seulement déchiffrer un texte, c’est savoir vérifier une information, se protéger des manipulations en ligne, naviguer dans les services numériques. Sans effort volontariste, la fracture numérique ne fera que creuser les inégalités déjà existantes.
Et face à l’urgence climatique, il faut désormais être capable de comprendre une alerte, d’adopter de nouvelles pratiques agricoles, de se former à de nouveaux métiers : tout cela suppose des compétences fondamentales.
Une population qui continue d’apprendre tout au long de sa vie est une population mieux armée pour faire face aux différentes transitions.
Apprendre à lire le monde, c’est déjà commencer à pouvoir agir sur lui
Alphabétisation, qualité de l’éducation, financement, formation des enseignants, compétences numériques, résilience climatique : ces enjeux forment une même chaîne. Et quand un maillon cède, ce sont les plus vulnérables qui en paient le prix.
Cette année, la célébration mondiale de cette journée se tient au Chiapas, au Mexique. Le message qu’elle portera est simple, et il s’adresse autant au Maghreb qu’au reste du monde : protégeons et ciblons mieux les investissements dans l’éducation, donnons aux enseignants les moyens de réussir, ouvrons des parcours de seconde chance — et faisons de chaque politique d’alphabétisation un levier de dignité et de prospérité partagée.
Apprendre à lire le monde, c’est déjà commencer à pouvoir agir sur lui. Garantir ce pouvoir à chacune et chacun n’est pas un luxe éducatif, c’est l’un des investissements les plus rentables que nos sociétés puissent faire pour leur propre avenir.
C.A.
(*) Directeur régional et représentant de l’Unesco pour le Maghreb



