Il est des moments où l’hospitalité se transforme en embarras. Pendant une semaine, nous avons accueilli à Bizerte des amis étrangers, désireux de découvrir notre région et de goûter aux plaisirs de la Méditerranée. Leur programme incluait naturellement des baignades dans une mer que nous savons belle, pure et généreuse.
Et de fait, nos hôtes n’ont pas tari d’éloges sur la limpidité de l’eau, sur la joie simple de s’y plonger. Mais leur enthousiasme s’est vite heurté à une réalité brutale : l’état de saleté de la plage. Bouteilles, canettes, sachets en plastique s’accumulaient au pied des baigneurs, comme une provocation silencieuse.
Par tact, nos invités n’ont pas voulu nous humilier. Ils échangeaient cependant entre eux des observations discrètes, mais leurs gestes parlaient plus fort que leurs mots. À la sortie de l’eau, ils se sont mis à ramasser les détritus pour les déposer dans une poubelle pourtant toute proche. Pris de court, nous avons dû leur emboîter le pas, sans conviction, submergés par la confusion et la honte.
Comment expliquer à des visiteurs que nous tolérons une telle situation ? Comment justifier que la beauté naturelle soit trahie par l’incivisme et l’absence de gestion ?
Ce contraste entre la mer éclatante et la plage souillée est une blessure pour l’image de Bizerte. Cette discordance entre l’eau limpide et le sable sali, avili, pollué ne concerne pas seulement Bizerte : il reflète une réalité plus vaste, celle des plages tunisiennes en général, et au-delà, de nos cités et de notre nature, trop souvent livrées aux déchets et à l’incivisme.
Une interpellation citoyenne
Cet épisode n’est pas anecdotique. Il révèle une contradiction profonde : nous voulons accueillir, montrer nos richesses, mais nous laissons nos plages devenir des dépotoirs. La mer, elle, reste fidèle à sa pureté. Mais le sable, lui, raconte une autre histoire : celle de l’abandon, du manque de civisme et de responsabilité collective.
Il est temps que les autorités locales, les associations et les citoyens prennent la mesure de ce problème. Car chaque bouteille laissée sur le sable est une humiliation silencieuse, chaque sachet oublié est une gifle à notre dignité.
Sauver l’image de nos plages
La propreté des plages n’est pas un luxe, c’est une exigence. Elle conditionne l’attractivité touristique, la santé publique et la fierté des habitants. Ramasser les déchets ne doit pas être un geste improvisé par des visiteurs étrangers ; cela doit être une habitude, une organisation, une responsabilité partagée.
Bizerte (et bien au-delà) mérite mieux que ce paradoxe : une mer splendide et des plages défigurées. Nous devons agir, et vite, pour que nos invités repartent avec des souvenirs de beauté, non d’embarras.
Sous d’autres cieux, la propreté est une véritable culture civique
Dans une précédente édition, nous avons évoqué des exemples d’expériences internationales engagées par des nations qui se sont débattues avec ce fléau. Nous n’hésitons pas, en l’occurrence, à les rappeler avec le souhait qu’elles soient prises comme modèles.
Ces nations ont su relever le défi et transformer la propreté en véritable culture civique.
Le Rwanda, par exemple, a interdit les sacs plastiques et instauré des journées mensuelles de nettoyage collectif, faisant de Kigali l’une des capitales les plus propres d’Afrique.
À Singapour, la tolérance zéro s’accompagne de campagnes continues de sensibilisation : la propreté y est devenue une norme sociale.
En Espagne, sur la Costa Brava ou aux Baléares, des brigades municipales travaillent main dans la main avec les associations locales pour maintenir l’attractivité des plages.
Quant au Japon, il s’appuie sur une discipline citoyenne exemplaire : chacun ramène ses déchets chez soi, même en l’absence de poubelles publiques.
Ces exemples prouvent qu’un changement est possible, à condition d’allier volonté politique, infrastructures adaptées et mobilisation citoyenne.
Des pistes pour la Tunisie
La Tunisie n’a pas besoin de moyens colossaux pour agir. Les autorités peuvent lancer des campagnes nationales, multiplier les poubelles, instaurer des amendes graduées et mobiliser les écoles pour former une génération consciente. Les communautés locales, elles, peuvent s’appuyer sur des associations de quartier, des coopératives de recyclage et des journées citoyennes de nettoyage. Chaque geste compte : un sachet ramassé, une rue nettoyée, c’est une dignité retrouvée.
La propreté des plages et des cités n’est pas un luxe : c’est une condition de dignité, de santé publique et d’attractivité touristique. La Tunisie dispose des moyens pour agir, à condition de mobiliser ses institutions et ses citoyens. Chaque sachet ramassé est une victoire, chaque rue nettoyée est une reconquête de notre image.
Bizerte, comme Tunis, Sousse ou Djerba, mérite mieux que ce paradoxe : une mer splendide et des plages défigurées, des villes vivantes mais ternies par les détritus. L’heure est venue de transformer la honte en action, et l’embarras en fierté retrouvée.
M.B



