Hommage : Tony Gatlif, le poète nomade
Tony Gatlif s’en est allé le 2 septembre dernier. Lui qui avait parlé de l’exil et de la liberté comme peu de cinéastes ont su le faire. Lui qui avait fait de la route un langage, du mouvement une mise en scène et de la musique une langue.
La Presse —Boualem Michel Dahmani, devenu Tony Gatlif, est mort à 77 ans à Arles, alors qu’il travaillait encore sur un projet de film historique. Une disparition qui avait quelque chose d’étrangement fidèle à son cinéma, toujours sur la route, en mouvement, jamais tout à fait arrivé, éternellement en partance.
Né à Alger le 10 septembre 1948, dans une famille où se croisaient les héritages kabyle et rom, Tony Gatlif avait grandi dans la pauvreté, aux marges de la ville, avant de connaître très jeune l’exil et l’errance, rejoignant la France au début des années 1960.
Même son nom de cinéma est né dans la fuite. Lors d’un contrôle de police, l’adolescent Boualem Dahmani s’était inventé le nom de Tony Gatlif, «Gatlif» étant celui d’un square d’Alger. Un nom emprunté pour échapper au contrôle et devenu, des années plus tard, la signature singulière d’un grand cinéaste. Son adolescence chaotique, marquée par un séjour en maison de redressement, nourrirait plus tard le scénario de «La Rage au poing» (réalisé par Éric Le Hung).
Grand dévoreur de films, il trouva dans le cinéma une échappatoire et une vocation. En 1966, sa rencontre avec Michel Simon, dont il força presque la porte de la loge après une représentation, lui ouvrit les portes du monde du spectacle.
Après une formation d’art dramatique à Saint-Germain-en-Laye, il fit ses premières armes sur les planches avant de passer derrière la caméra. En 1975, il réalisa «La Tête en ruine», puis «La Terre au ventre», plongée dans les blessures encore vives de la guerre d’Algérie. Mais c’est au début des années 1980 que son cinéma trouva véritablement son territoire, celui des Gitans, des Tsiganes, des populations romani, de tous ceux que le cinéma dominant regardait trop souvent depuis l’extérieur.
Avec «Corre gitano» en 1981, puis «Les Princes» en 1983, Gatlif filma la marge sans jamais la réduire au misérabilisme. Il mit en images et en mouvements des êtres, des communautés et des existences avec leur violence, leur dignité et leur vitalité. Dans «Les Princes», les banlieues parisiennes n’étaient déjà plus seulement un espace social, mais devenaient un territoire cinématographique agité par les corps, les regards et les rêves.
Puis vint «Latcho Drom» («bonne route» en romani) et avec lui une autre manière de faire du cinéma. De l’Inde à l’Andalousie, de l’Égypte à la Roumanie, de la Hongrie à la France, Gatlif composa un immense road-movie musical. Le mot documentaire est trop étroit pour contenir ce film-symphonie où la musique devenait narration, mémoire et mouvement.
Pas de voix off, peu de paroles. Les instruments, les corps et les visages racontaient. Une dramaturgie construite par le montage musical et le rythme, où la caméra voyageait avec les musiciens comme si elle appartenait elle-même à cette caravane nomade. Présenté à Cannes en 1993, Latcho Drom remporta le prix «Un certain regard» et imposa définitivement la singularité de son auteur.

Chez Gatlif, la musique n’accompagnait jamais simplement les images mais les faisait naître. Avec «Gadjo Dilo» en 1997, il déplaça encore son regard. Romain Duris entra dans le monde rom et, avec lui, le spectateur. Rona Hartner y explosa à l’écran avec une présence solaire, imprévisible, indomptable. Gatlif brouillait les frontières entre celui qui regardait et celui qui était regardé, entre l’étranger et celui qui prétend connaître l’autre. Le «gadjo», l’étranger, découvrait un monde qui ne se laissait pas enfermer dans les représentations qu’il en avait.
Puis il y eut «Vengo», avec ses corps qui semblaient danser au bord du précipice, ses chants passionnés et son flamenco en feu. Gatlif filmait la musique comme une matière physique, presque tactile. Les bruits de la vie entraient dans la bande-son, se mêlaient aux instruments et devenaient une partition à part entière.
Et puis «Exils», en 2004. Le titre disait déjà tout. Le voyage vers l’Algérie devenait alors un retour impossible et nécessaire vers un pays natal, une mémoire, une blessure. Romain Duris et Lubna Azabal prenaient la route, les paysages défilaient et les identités se déplaçaient. Gatlif y a filmé l’exil comme un état intérieur.
À Cannes, le film lui valut le Prix de la mise en scène, une récompense consacrant une esthétique fondée sur le mouvement, la musique et cette réalisation à fleur de peau devenue sa signature. Car chez lui, la caméra ne cherchait jamais à dominer le monde qu’elle filmait, mais s’y abandonnait, s’y glissait avec grâce et fougue.
«Transylvania» suivit en 2006, puis «Liberté» en 2010, où Gatlif revint sur la persécution des Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec «Indignados» en 2012, il déplaça son regard vers une autre forme d’errance, celle d’une Europe agitée par les colères, les manifestations et les révoltes citoyennes.
Avec «Geronimo» en 2014, il posa sa caméra sur la jeunesse, la rue, les corps, les rivalités, la danse, la musique. Encore une fois, Gatlif fit de l’énergie physique un moteur dramaturgique. Il privilégiait des interprètes peu expérimentés, captant leur présence, leurs gestes et leurs silences. Dans son cinéma, la frontière entre acteur et personnage, entre scénario et expérience, est restée volontairement poreuse.
Avec «Djam, Tom Medina, puis Ange» sorti en 2025, il poursuivit cette trajectoire singulière. Jusqu’au bout, il aura filmé les déplacements des peuples, des individus, des musiques et des souvenirs, comme si chaque voyage n’était jamais qu’une autre manière de revenir vers soi.
Vingt-cinq films en près de cinquante ans. Un cinéma brut et poétique qui refusait les cases. Une œuvre qui aura fait de la marge un centre, du voyage une esthétique, de la musique une dramaturgie et de la liberté un leitmotiv.

L’écho d’un souffle rebelle
En Tunisie, la disparition de Gatlif a agi comme une onde de choc intime pour toute une génération de cinéphiles. Avec lui, c’est un pan de notre mémoire collective qui s’éteint, forgé dans l’effervescence de la Fédération tunisienne des ciné-clubs (Ftcc) et des réseaux culturels indépendants, où ses œuvres n’étaient pas simplement projetées, mais vécues ensemble.
Pour ma génération, le cinéaste incarnait un souffle vital, une irrépressible fureur de vivre et une invitation permanente à l’insoumission. Je revois l’atmosphère de ces salles modestes. Sous la chape de plomb du régime de Ben Ali, ces ciné-clubs constituaient de véritables îlots de liberté, des bastions de résistance où assister à une projection relevait de l’acte politique.
On ne regardait pas passivement les films de Gatlif: l’obscurité s’embrasait dès les premières notes. De Latcho Drom à Exils, son cinéma percutait nos aspirations d’émancipation, redonnait une pleine souveraineté aux opprimés et érigeait la création en révolte universelle. Il nous apprenait à regarder les oubliés du cadre et à comprendre que le mouvement s’avérait une forme suprême de dignité.
Dans les débats passionnés qui prologeaient les séances, ses films nourrissaient notre appétit d’altérité et notre refus des diktats autoritaires. Ils nous ont appris que le mouvement pouvait être une forme de résistance et que la musique pouvait porter une mémoire lorsque les mots devenaient impuissants. Nous quittions ces salles le cœur battant, galvanisés.
Aujourd’hui, une page se tourne et le vide est immense. Mais si le cinéaste s’en est allé, l’empreinte qu’il laisse dans nos mémoires reste indélébile. Tant que nous vibrerons au son d’une guitare flamenca ou d’un violon tzigane, l’esprit nomade et libre de Gatlif continuera de nous guider. «Latcho Drom», âme libre !



