Cette histoire n’a jamais été racontée par son principal protagoniste. Ali Sakhat ne l’a jamais monnayée, ni auprès de l’Histoire, ni auprès des siens.
Pourtant, ce que l’ancien maire de Tunis a fait une nuit de 1943 dit, mieux qu’aucun discours, ce que la coexistence entre communautés a pu signifier en Tunisie, y compris dans ses heures les plus sombres.
Ali Skhat (mort en juin 1954) n’était pas un inconnu avant la guerre : ancien maire de Tunis, il quitte la vie publique au milieu des années 1930 pour raisons de santé et se retire sur une propriété agricole qu’il possédait déjà, au pied du Djebel Zaghouan, à quelques dizaines de kilomètres de la capitale. C’est là, loin des palais et des administrations, que l’Histoire allait le rattraper.
La Tunisie sous la botte nazie
Entre novembre 1942 et mai 1943, la Tunisie est le seul pays d’Afrique du Nord entièrement occupé par les forces de l’Axe. Les Juifs tunisiens sont contraints au travail forcé et parqués dans des camps, où les brutalités des gardes allemands se doublent des bombardements alliés qui pilonnent la région. C’est une réalité que l’histoire européenne de la Shoah a longtemps ignorée : la persécution des Juifs ne s’est pas arrêtée aux portes de l’Europe.
Une nuit, une porte ouverte
Au printemps 1943, en pleine bataille de Tunisie, le chaos d’un bombardement allié permet à environ 60 travailleurs juifs tunisiens de s’échapper d’un camp voisin. Fuyant dans l’obscurité, ils échouent par hasard devant le portail de la ferme d’Ali Sakhat.
Un refus aurait été possible, et sans conséquence pour lui. Accueillir des fugitifs juifs sous occupation allemande, c’était pourtant s’exposer à des représailles. La porte s’ouvre malgré tout. Nourris, cachés, protégés jusqu’à la libération de la région par les Alliés en mai 1943, les 60 hommes survivront tous.
Ce geste n’a rien d’un hasard isolé : il s’inscrit dans une tradition tunisienne de protection mutuelle entre musulmans et juifs, qui a traversé les crises du XXe siècle. D’autres Tunisiens, comme Khaled Abdelwahhab, cacheront eux aussi des familles juives durant la même période, tandis que le bey de Tunis refusera d’appliquer certaines mesures répressives imposées par le régime de Vichy.
Un silence qui en dit long
Aucune célébration n’a jamais été recherchée par Ali Skhat. Des membres de sa propre famille n’ont découvert l’ampleur de son geste que des décennies plus tard, non par une confidence de sa part, mais grâce au travail d’un historien étranger.
C’est Robert Satloff, ancien directeur du Washington Institute for Near East Policy, qui exhume l’histoire au début des années 2000, la documentant dans son livre Among the Righteous: Lost Stories from the Holocaust’s Long Reach into Arab Lands (2006), puis dans un documentaire du même titre diffusé sur PBS en 2010.



