Le « bakkuri », ou l’art de disparaître du bureau sans un mot
Face à la difficulté d’affronter un supérieur, un nombre croissant de salariés japonais confient leur démission à des agences spécialisées : l’une d’elles, Albatross, traite ainsi environ 450 dossiers par mois, moyennant 120 euros par employé à temps plein.
Quitter son emploi sans jamais croiser le regard de son supérieur : c’est le service que proposent désormais plusieurs agences japonaises, capables de finaliser une rupture de contrat de travail en moins d’un quart d’heure. Ce marché de la démission par procuration s’est développé en parallèle d’un phénomène plus large observé au Japon, celui de la disparition brutale et sans préavis d’un salarié de son poste.
Ce comportement porte un nom emprunté à l’anglais, le ghosting, littéralement l’art de se volatiliser comme un fantôme. Au Japon, on le désigne sous le terme de bakkuri. Il n’est pas propre au monde du travail : selon la société Zwei, spécialisée dans les rencontres et le conseil matrimonial, plus de 70 % des femmes japonaises déclarent avoir déjà vécu une rupture amoureuse de ce type, sans explication ni au revoir.
Les salariés qui disparaissent ne présentent pas nécessairement de signes avant-coureurs identifiables. Le comportement observé suit souvent le même schéma : des échanges tout à fait ordinaires avec les collègues, puis une absence le lendemain, jusqu’à ce que l’entreprise reçoive un appel d’une agence chargée de formaliser la démission. Sur le forum japonais Girls Channel, plusieurs publications montrent que cette solution est perçue positivement par certains internautes, notamment lorsqu’ils ont, dès leur arrivée, ressenti un malaise vis-à-vis de leur environnement de travail.
C’est dans ce contexte qu’a émergé un véritable secteur commercial autour de la démission déléguée. Yuka Hamada, directrice générale de l’agence Albatross, indique que sa structure accompagne chaque mois près de 450 personnes souhaitant quitter leur poste sans affronter directement leur employeur. Le tarif s’élève à environ 120 euros pour un salarié à temps plein, et la procédure peut, dans certains cas, être bouclée en 15 minutes. Les motivations des clients sont diverses : violences physiques, harcèlement sexuel ou autres formes de maltraitance au travail figurent parmi les situations rencontrées. Certains de ces salariés se trouveraient dans une position de vulnérabilité qui les empêche de faire face eux-mêmes à leur employeur.
Recourir à une agence ne signifie pas pour autant rompre tous les liens de façon abrupte. Certains clients, incapables de dire au revoir à leurs collègues ou d’exprimer directement leur reconnaissance envers l’entreprise, chargent l’agence de transmettre leurs messages en leur nom. Même lorsque le salarié souhaite s’effacer entièrement, l’agence lui recommande de ranger son poste de travail et de récupérer ses effets personnels avant son départ définitif, une attention qui renvoie au concept japonais de meiwaku, soit le souci de ne pas importuner autrui et de préserver l’ordre et l’harmonie du groupe.
S.M



