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De Tunis à l’UNESCO : Pourquoi la pensée d’Ibn Khaldoun n’a jamais été aussi moderne

  • 21 septembre 2026
  • 4 min de lecture
De Tunis à l’UNESCO : Pourquoi la pensée d’Ibn Khaldoun n’a jamais été aussi moderne

Auteur de la Muqaddima et figure majeure nées à Tunis en 1332, Ibn Khaldoun touche enfin au sommet de la reconnaissance internationale. Portée par un front uni entre la Tunisie, l’Algérie, la Turquie et l’Égypte, sa candidature vient d’être déposée au registre « Mémoire du monde » de l’UNESCO.

Si l’historien Abdelhamid Larguèche a un temps laissé croire à une victoire précoce, la diplomatie tunisienne recadre le tempo : le dossier suit son cours, avec un couperet fixé au printemps 2027. Six siècles après sa disparition, le père de la sociologie s’apprête ainsi à gravir l’ultime marche de l’histoire universelle.

Au-delà de l’enjeu institutionnel, cette démarche rappelle une évidence : Ibn Khaldoun demeure un penseur dont la grille d’analyse éclaire nos crises. Sa théorie de la fiscalité en est l’exemple le plus frappant. Il montre qu’un pouvoir alourdissant sans cesse la pression fiscale détruit l’activité économique et ses propres recettes, préfigurant la courbe de Laffer. La spoliation et l’injustice fiscale rongent ainsi progressivement l’umran, c’est-à-dire la civilisation entendue comme prospérité matérielle et sociale.

Regardons ce qu’il écrit. Ce passage est tiré d’un chapitre de la Muqaddima consacré à l’injustice (الظلم) et à ses effets destructeurs sur la civilisation. En voici une traduction fidèle et soignée : « Ainsi, ceux qui collectent l’impôt en dehors de tout droit commettent une injustice ; ceux qui portent atteinte aux biens d’autrui commettent une injustice ; ceux qui les spolient commettent une injustice ; ceux qui privent les gens de leurs droits commettent une injustice ; et la confiscation des propriétés de manière générale est également une injustice.

Le malheur qui en résulte retombe tout entier sur l’État, par la ruine de la civilisation qui en constitue pourtant la matière même, car cela anéantit les espoirs de ses habitants. Sache que telle est précisément la sagesse visée par le Législateur en interdisant l’injustice : c’est qu’il en résulte la corruption et la ruine de la civilisation, ce qui annonce l’extinction du genre humain. C’est là la sagesse générale que la loi prend en considération dans l’ensemble de ses cinq finalités nécessaires, à savoir la préservation de la religion, de la vie, de la raison, de la descendance et des biens. »

Dans ce passage, l’auteur établit une hiérarchie complète des abus pour démontrer leur convergence vers la destruction du corps social. La réflexion s’articule ensuite avec les cinq finalités essentielles de la loi religieuse (maqāṣid al-sharīʿa), faisant de la lutte contre l’injustice une condition de survie collective plutôt qu’une simple prescription morale.

La force de cette pensée réside dans sa capacité à dégager des lois fondamentales là où l’actualité ne livre que des faits juxtaposés. Face aux crises, la tentation contemporaine cherche des explications immédiates ou des responsables uniques ; Ibn Khaldoun invite au contraire à analyser les cycles longs et les rapports de force entre la cohésion d’un groupe et l’usure des régimes. Sa méthode identifie la mécanique d’une dérive prédatrice du pouvoir, qui finit par épuiser la société dont il tire sa subsistance.

Son concept d’aṣabiyya, cette solidarité de groupe qui fonde puis dissout les dynasties, garde une grande pertinence pour lire la trajectoire des mouvements politiques actuels. Le cas tunisien depuis 2011 en offre une illustration parlante, avec une révolution capable de bâtir des institutions démocratiques, mais à la peine pour traduire cette réussite en amélioration des conditions de vie.

Ibn Khaldoun décrit le pouvoir sans complaisance ni cynisme, traitant l’injustice comme un phénomène physique soumis à des règles de dégradation observables. Des sociologues comme Ernest Gellner ont d’ailleurs intégré sa démarche aux sciences sociales modernes. En substituant la recherche de dynamiques cycliques au simple récit chronologique, la Muqaddima offre un outil précieux pour appréhender les enjeux contemporains.

S.M

Auteur

S. M.

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