Conférence inaugurale dédiée à l’éco-innovation : Une ère nouvelle pour Beït al-Hikma
« Vive Beït al-Hikma, vivent les sciences, les lettres et les arts, et vive la Tunisie ». C’est par ces mots que la nouvelle présidente de Beït al-Hikma a conclu son allocution d’ouverture de la nouvelle année académique. Rares sont les discours de ce type à se conclure par des mots aussi simples, mais empreints d’un tel attachement à la patrie. Cette exception nous est venue d’une femme, première tunisienne présidente de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts depuis sa création en 1983.
La Presse — Devant les ambassadrices et ambassadeurs, ses consœurs et confrères académiciens réunis pour son allocution inaugurale samedi 26 septembre, la professeure Raja Yassine Bahri, historienne spécialiste des Morisques et professeure de civilisation espagnole à la Faculté des lettres, des arts et des humanités de La Manouba, a prononcé son tout premier discours de présidente. Un moment à forte charge symbolique pour l’institution et un texte qui se lit autant comme une déclaration d’intention que comme une feuille de route. Certes, un discours de prise de fonction n’est jamais là juste pour la forme. Il donne le ton, affiche des ambitions et laisse souvent transparaître la personnalité de celui ou celle qui l’adresse. Les premiers mots de Raja Yassine Bahri à la tête de Beït al-Hikma illustrent parfaitement cela. Au-delà des formules d’usage, elle a clairement posé les jalons de son mandat. Son ambition est claire, allier un vrai renouveau dans la façon de travailler avec une continuité assumée et respectueuse de l’héritage de l’Académie.
Une présidence conçue comme un mandat collectif et participatif
Élue en mars dernier pour succéder au professeur Mahmoud Ben Romdhane, Raja Yassine Bahri a officiellement pris ses fonctions le 2 juillet 2026, suite à la publication du décret n° 136 au Journal officiel. Lors de son discours d’ouverture, elle a tenu à souligner cette date de juillet comme le véritable point de départ de son mandat, la qualifiant d’étape majeure dans son parcours.
Loin de s’attarder sur la portée personnelle de l’événement, la nouvelle présidente a immédiatement recadré son élection comme un mandat collectif plutôt qu’un aboutissement individuel. Elle a dit recevoir la confiance de ses pairs avec gratitude, tout en précisant qu’il ne s’agissait pas d’un hommage rendu à sa personne, mais d’une responsabilité envers l’Académie, ses membres, la communauté scientifique tunisienne et le pays tout entier.
Si l’histoire retiendra d’abord qu’elle est la première femme à diriger l’institution, c’est une seconde rupture, plus discrète mais tout aussi nettement affirmée dans le texte, qui structure l’ensemble du discours, une méthode de gouvernance résolument participative. La présidente a posé d’emblée le principe qui, selon elle, doit guider son mandat. La fidélité à l’héritage de Beït al-Hikma ne doit pas signifier l’immobilisme. Elle a ainsi appelé à fonder la gouvernance de l’Académie sur des principes explicites comme la responsabilité, la transparence, la qualité, le respect des procédures ainsi que l’esprit de collégialité. Enfin, elle a plaidé pour que les méthodes de travail soient améliorées, les responsabilités clarifiées et la coordination entre sections renforcée. Elle a surtout exprimé le souhait que les membres soient davantage associés aux décisions engageant l’avenir de leur institution, rappelant que Beït al-Hikma n’appartient pas à un petit groupe mais à l’ensemble de ses membres. Cette philosophie participative trouve son prolongement le plus concret dans l’annonce d’une démarche collective, celle de l’élaboration, avec les académiciens, d’une véritable feuille de route assortie de priorités définies, de projets clairs et de résultats mesurables, une méthode de travail qui l’éloigne d’une gouvernance descendante au profit d’un pilotage partagé.
Modernisation, langue arabe et ouverture internationale
Le second axe fort de son discours est celui de la modernisation. La présidente a plaidé pour l’accélération de la transformation numérique de l’Académie, la numérisation progressive des fonds et archives, ainsi qu’une refonte complète de la communication institutionnelle, incluant le site internet, les publications, la présence sur les plateformes numériques et les relations avec les médias, pour être à la hauteur d’une académie appartenant au XXIe siècle. Cette modernisation s’accompagne d’un projet phare: la relance de l’Encyclopédie tunisienne en ligne, présentée comme l’un des chantiers structurants du mandat. Elle a annoncé la constitution d’un comité scientifique pluridisciplinaire chargé de repenser et redynamiser la plateforme, avec l’ambition d’en faire une référence scientifique et culturelle majeure sur la Tunisie, conçue en arabe mais pensée d’emblée à l’échelle mondiale, une fenêtre de la Tunisie sur le monde, et une fenêtre du monde sur la Tunisie. Autre priorité affichée, la place de la langue arabe, présentée non comme un retour nostalgique mais comme un outil à moderniser pour qu’elle puisse pleinement exprimer les avancées de la science, de la technologie, de la pensée et de la création. Pour cela, la présidente souhaite intensifier les liens avec les grandes académies linguistiques et scientifiques arabes, à travers colloques conjoints et travaux communs sur la terminologie scientifique. Sur le plan international, elle a cité nommément les académies de Madrid, Paris, Rome, Le Caire, Beyrouth, Riyad, Alger et Rabat comme partenaires privilégiés d’une coopération qu’elle veut plus concrète. Enfin, elle a fait des jeunes chercheurs une priorité personnelle, annonçant vouloir multiplier les occasions de dialogue entre académiciens et doctorants, et rappelant que transmettre le savoir suppose aussi de savoir écouter les nouvelles générations.
Ainsi, elle a défendu une conception engagée, mais mesurée, du rôle de l’Académie, visant à contribuer aux grands débats que traverse la Tunisie grâce au savoir, à l’expertise et à la liberté de pensée, sans pour autant se substituer aux institutions de l’État. Tout au long de son allocution, la nouvelle présidente a multiplié les adresses directes à ses pairs, promettant engagement, présence constante et volonté d’agir, tout en espérant que la diversité des parcours et des disciplines des académiciens devienne une richesse, et non une faiblesse. Elle a conclu sur un mot d’ordre appelant à l’unité, à la confiance, à la précision et à la rigueur.
Conférence inaugurale dédiée à l’éco-innovation
Le Professeur Chedly Abdelly a prononcé à cette occasion la conférence inaugurale de l’année académique 2026-2027, consacrée à l’éco-innovation comme levier de développement durable. Face à l’aggravation des urgences écologiques en Tunisie, dégradation des terres, stress hydrique, perte de biodiversité et risques sanitaires, il a rappelé le rôle central de la recherche nationale dans la protection de l’environnement, notamment par la substitution des engrais chimiques par des biofertilisants, la lutte biologique contre les pesticides, et le renforcement de la résistance des cultures à la sécheresse et à la salinité. Pour le Pr. Abdelly, l’éco-innovation intègre la dimension environnementale dès la conception d’un produit ou d’un procédé, afin de réduire l’empreinte écologique tout en créant de la valeur économique.
Sa démarche s’appuie sur l’étude des halophytes, des plantes capables de résister à la salinité et à la sécheresse grâce à des mécanismes de régulation ionique, d’ajustement osmotique et de protection antioxydante. Ces recherches débouchent sur des applications concrètes, la phytoremédiation pour dépolluer et réhabiliter les sols salins, l’agriculture biosaline utilisant des eaux saumâtres ou traitées, et la valorisation industrielle de biomolécules pour les industries pharmaceutique, cosmétique et agroalimentaire. L’éco-innovation démontre ainsi que préservation de l’environnement et développement économique sont indissociables. À la tête de l’Agence Nationale de la Promotion de la Recherche Scientifique et du Centre de Biotechnologie de Borj Cédria, le Pr. Abdelly œuvre aussi à créer des ponts entre université et entreprise, à impliquer la jeunesse dans l’éco-innovation, et à renforcer la souveraineté scientifique du pays. Le choix du thème de cette conférence inaugurale n’a rien d’anodin. En consacrant cette allocution à l’éco-innovation, l’Académie a délibérément orienté son ouverture académique vers une problématique qui colle étroitement à la réalité tunisienne du moment. Entre stress hydrique persistant, dégradation continue des terres agricoles et menaces croissantes sur la biodiversité, la Tunisie se trouve en effet en première ligne face à ces urgences écologiques. Ce choix thématique traduit ainsi une volonté claire de l’institution. Il s’agit d’ancrer ses réflexions scientifiques dans les enjeux concrets et immédiats du pays, plutôt que de se cantonner à des sujets déconnectés du terrain. Soulignons à la fin qu’une minute de silence a été observée au début des travaux à la mémoire du Professeur émérite Mustapha Besbes, éminent membre du Département des Sciences Mathématiques et Naturelles de l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts (Beit al-Hikma), figure majeure de l’hydrogéologie tunisienne et ancien directeur de l’Enit.



