Culture

Journées du cinéma yakoute à la Maison russe : À la découverte de « Sakhawood »

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  • 30 septembre 2026
  • 6 min de lecture
Journées du cinéma yakoute à la Maison russe : À la découverte de « Sakhawood »

À Tunis, le Centre russe des sciences et de la culture accueille, du 24 septembre au 2 octobre, les Journées du cinéma yakoute à Tunis. C’est l’occasion de découvrir une région et des œuvres qui reflètent la culture et la mémoire de cette contrée aussi lointaine que fascinante.

La Presse — La Lakoutie, dont le nom officiel est «République de Sakha», se situe dans le nord-est de la Sibérie, dans l’Extrême-Orient russe. C’est un territoire très vaste, mais à peine peuplé. Il représente environ 18 % de la superficie de la Russie, pour environ un million d’habitants. Il s’agit de l’une des régions les plus froides de la planète, où le mercure descend fréquemment au-dessous de – 50 degrés. Ces circonstances météorologiques exceptionnelles conditionnent la vie de tous les jours, mais aussi les légendes et les croyances. 

Une industrie cinématographique florissante a émergé récemment et ne cesse de s’épanouir, transcendant les documentaires et les clichés. Ces productions régionales se sont développées autour de la langue sakha, en puisant dans l’identité locale, avec des acteurs locaux, des paysages authentiques et des récits et des réflexions directement liés à cette société. Le cinéma yakoute n’est donc pas seulement un cinéma qui vient de la Lakoutie. Ces œuvres portent une affirmation culturelle, ce qui explique en partie leur intérêt international. C’est un moyen pour les Sakha de se représenter eux-mêmes, de transmettre leur vécu vu de l’intérieur, là où la nature aussi éblouissante que menaçante est bien plus qu’un simple décor exotique. La majorité de ces films sont réalisés avec des moyens limités, à l’écart des grands centres cinématographiques russes centralisés. Ils se sont largement appuyés sur des financements régionaux, tout en profitant des technologies numériques récentes qui ont abaissé les coûts de production. De plus en plus de réalisateurs et de producteurs ont misé sur cette industrie régionale relativement jeune. Après avoir développé son propre marché et leur propre public, le cinéma yakoute a fait sa percée dans de grands événements cinématographiques à l’échelle internationale. Cette reconnaissance, au-delà des frontières, est souvent  désignée par «Sakhawood» ou de «vague yakoute». Il était donc temps que ces productions atterrissent chez nous. Le Centre russe des sciences et de la culture propose cinq projections gratuites, dans sa salle de cinéma récemment rénovée.  Ces longs métrages de fiction sont proposés en langue originale, avec sous-titrage français. Il s’agit de « Ne m’enterrez pas sans Ivan », projeté le 24 septembre, « Les Légendes des neiges éternelles », présenté le 25 septembre, « Le soleil ne se couche pas au-dessus de moi», le 30 septembre, « L’Oiseau-roi», le 1er octobre, et « Diodorova. À contre-courant», le 2 octobre.

« Les légendes des neiges éternelles », un film emblématique

Parmi les œuvres particulièrement représentatives de la culture yakoute, « Les Légendes des neiges éternelles » tient une place de choix tant par les thèmes qu’il aborde que pour la célébrité de son réalisateur. Ce film sorti en 2024 est réalisé par Aleksei Romanov, une figure historique du cinéma sakha. Il est en fait présenté comme le prolongement en long métrage de «Maappa», le tout premier film de fiction en langue sakha, également réalisé par Romanov en 1986. Ce dernier a ainsi repris un univers narratif qu’il avait abordé près de quarante ans auparavant. L’histoire qui remonte à quelques siècles en arrière suit Kiluk, une jeune fille particulièrement belle qu’on s’apprête à marier de force à un riche vieillard. Elle effectue un long trajet pour rejoindre son époux, accompagnée par Khabby, un homme rude au passé mystérieux, et le jeune Nyukus bien plus tendre. Au cours du chemin, une idylle naît entre Kiluk, qui se rebelle contre son destin, et Nyukus qui promet de l’aider à s’évader. Durant ce voyage périlleux, les couches de neige, la météo capricieuse, les longues distances dans les vastes plaines à perte de vue et le silence environnant où seule la nature a son mot à dire deviennent des éléments de narration. Le réalisateur nous montre, dans certaines séquences filmées de loin, des êtres minuscules perdus au milieu de cette blancheur envahissante qui occupe presque la totalité de l’écran et engloutit les personnages. À mesure que le trajet se prolonge, nous admirons l’âpreté des paysages, les costumes d’époque, le savoir traditionnel et la richesse des détails ethnographiques révélés par ce film. Certains thèmes explorés sont ancrés dans la culture locale, comme l’attachement aux traditions et aux racines ancestrales, en plus des notions universelles et intemporelles d’amour impossible, de solitude, de résilience féminine, du deuil, de la marginalisation et du rapport à la nature.

Les événements de ce qui semble au début un drame historique basculent de manière totalement inattendue vers un récit fantastique, quand le passé vient hanter le moment présent. Les frontières entre le réel et le surnaturel deviennent de plus en plus floues, brouillant toute interprétation. Après la projection, le public de la Maison russe à Tunis est resté, jusqu’à la fin du générique, comme s’il refusait encore d’accepter le dénouement saisissant et déconcertant de l’histoire. On espérait qu’une scène supplémentaire viendrait éclairer le destin des protagonistes, avant de se résoudre à applaudir ce film bouleversant. «Les Légendes des neiges éternelles » s’est avéré bien plus qu’une histoire située dans la neige. Ce long métrage qui traduit un imaginaire culturel très particulier marquera certainement les esprits du public qui l’a regardé. Il a, d’ailleurs, été présenté et acclamé dans plusieurs festivals internationaux. Les connaisseurs et les curieux pourront encore découvrir le cinéma yakoute à travers les autres projections prévues. Il est à noter qu’une exposition photographique se tient en parallèle, « La Russie en visages : l’unité dans la diversité ». Le panneau de présentation indique que ce pays compte plus de 190 peuples et communautés ethniques, avec des dizaines de langues et de dialectes. L’exposition est ainsi un hommage à ces différents peuples autochtones, comme ceux de la République de Sakha, qui conservent toujours des traits authentiques et constituent « une partie indissociable du patrimoine culturel commun de la Russie ».

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Auteur

Amal BOU OUNI

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