Les parents face aux nouvelles mesures restrictives : Entre soulagement, attentes et scepticisme
À partir d’aujourd’hui, jeudi 1er octobre, de nouvelles mesures doivent encadrer davantage les élèves dans les établissements scolaires, notamment durant les heures creuses ou en cas d’absence d’un enseignant. Une décision accueillie avec soulagement par certains parents, mais qui soulève aussi de nombreuses interrogations sur les moyens humains et matériels nécessaires à son application.
La Presse — Il y a ceux qui applaudissent, ceux qui attendent de voir et ceux qui n’y croient pas encore vraiment. Avec l’entrée en vigueur aujourd’hui des nouvelles mesures dans les établissements scolaires, les parents d’élèves expriment des réactions mitigées. Tous, pourtant, partent d’une même préoccupation : mieux protéger leurs enfants et leur permettre de suivre leur scolarité dans un cadre plus organisé. L’idée de maintenir les élèves au sein de leur établissement durant les heures creuses ou lorsque l’enseignant est absent semble, de prime abord, rassurer une partie des familles. Pour d’autres, elle risque de se heurter très rapidement à une réalité connue de tous : établissements surchargés, manque de salles et de surveillants. Pour Hédia, mère d’une cinquantaine d’années, dont les deux filles de 15 ans sont scolarisées dans un lycée au Kram (Tunis), la position est claire. Elle se dit «pleinement favorable» à la mesure. Son avis est aussi lié à son propre parcours scolaire. Lorsqu’elle fréquentait le lycée de jeunes filles, rue de Russie, à Tunis, les permanences étaient encadrées par les surveillants et les élèves restaient dans l’établissement. «J’ai vécu cette organisation et je souhaite que mes filles disposent des mêmes conditions», explique-t-elle. Pour cette mère, les habitudes ont considérablement changé depuis les années 2000. Les élèves qui pouvaient autrefois être pris en charge dans des structures situées à proximité des établissements ont progressivement pris l’habitude de rentrer chez eux durant les heures libres. Puis les sorties sont devenues plus fréquentes, avec tous les risques que cela peut comporter. «Il faut remettre un peu d’ordre», estime-t-elle en substance, tout en considérant que les surveillants doivent retrouver un rôle plus important dans cette organisation. «Encore faut-il avoir les moyens». Le principe séduit donc, mais sa mise en œuvre inquiète. Noujoud, elle, regarde la mesure avec beaucoup plus de scepticisme. Son interrogation est très concrète : comment demander aux élèves de rester dans leur établissement lorsque certaines structures manquent déjà de salles pour assurer normalement les cours ? «Les établissements sont surpeuplés et n’ont même pas suffisamment de salles de classe pour enseigner, alors comment va-t-on gérer les heures creuses ? », s’interroge-t-elle, dénonçant des décisions qui, selon elle, risquent de rester éloignées des réalités quotidiennes des collèges et des lycées.
Une autre inquiétude revient régulièrement dans les témoignages : celle du nombre de surveillants. Tarek C. estime ainsi que le ministère de l’Éducation doit commencer par renforcer les effectifs chargés de l’encadrement. Pour lui, il ne suffit pas de décider que les élèves resteront dans l’établissement. Il faut pouvoir les surveiller, les orienter et leur proposer une organisation cohérente pendant ces périodes sans cours. La question est d’autant plus importante que certains établissements accueillent plusieurs centaines, voire davantage, d’élèves. Une heure creuse pour quelques dizaines de jeunes n’a évidemment pas les mêmes implications qu’une heure creuse pour plusieurs centaines d’élèves.
L’heure creuse, un réel gâchis
Père de famille, Sami aborde le problème sous un autre angle. Pour lui, la véritable question est peut-être moins celle de la sortie de l’établissement que celle de l’existence même de ces longues périodes sans activité. «Honnêtement, ce qui a le plus gâché des générations, c’est cette “heure creuse”», affirme-t-il. Il décrit le quotidien d’un élève qui habite loin de son collège ou de son lycée et qui se retrouve avec une ou deux heures libres entre deux cours. Impossible de rentrer à la maison, parfois difficile de rester dans l’établissement. Le jeune cherche alors ailleurs de quoi occuper son temps. Café, rue, amis, parfois cigarette : Sami estime que cette situation peut progressivement éloigner certains élèves de leurs études. À ses yeux, le décrochage ne commence pas forcément par une décision brutale. Il peut s’installer lentement, à travers ces heures perdues qui s’accumulent. «Ce temps passé sans occupation peut finir par peser sur l’élève», estime-t-il.
Son témoignage rejoint ainsi une attente exprimée par d’autres parents: si l’on veut empêcher les élèves de sortir, il faut aussi leur donner une raison de rester. «Comment faire avec 40 élèves par classe ?» Jihène, de son côté, revient aux difficultés matérielles. Elle évoque des collèges où certaines classes peuvent atteindre 40 élèves et où les espaces disponibles sont déjà utilisés au maximum. «Comment un élève peut-il se concentrer dans ces conditions ?», demande-t-elle. Selon elle, le manque de salles conduit parfois à transformer des espaces initialement destinés à l’étude en salles de cours. Dans ce contexte, ajouter une contrainte supplémentaire pendant les heures creuses risque de compliquer encore davantage le fonctionnement quotidien. Elle ne rejette pourtant pas le principe de la réforme. Bien au contraire, Jihène estime que les parents souhaitent tous davantage d’ordre et de sécurité dans les établissements. Mais elle appelle à un diagnostic préalable de la situation dans les collèges et les lycées. «Nous sommes favorables à tout changement, dans l’intérêt des élèves comme des enseignants», affirme-t-elle, à condition que les difficultés propres à chaque établissement soient réellement prises en compte.
Davantage qu’une simple surveillance
Pour Lotfi C., la solution ne consiste pas uniquement à empêcher les élèves de franchir le portail durant les heures creuses. Il faudrait surtout transformer ce temps disponible en temps utile. Il cite les clubs scolaires, les activités scientifiques, la lecture, l’accompagnement aux devoirs ou encore les activités éducatives susceptibles de responsabiliser davantage les élèves. Son raisonnement est simple : si l’élève doit rester dans l’établissement, autant faire de cette contrainte une opportunité. Cette approche rejoint une préoccupation partagée par plusieurs parents : une salle remplie d’élèves sans activité, avec un ou deux surveillants pour assurer la discipline, ne constitue pas nécessairement une solution durable.
Entre confiance et prudence
À travers ces témoignages, un constat se dessine. Les parents ne rejettent pas, dans leur majorité, l’idée d’un meilleur encadrement. Certains y voient même une mesure attendue depuis longtemps. Mais leur adhésion reste conditionnée à une question essentielle : les établissements sont-ils réellement préparés à l’appliquer ? Les témoignages précités portent des préoccupations différentes, mais une même attente : que la réforme ne reste pas une consigne administrative supplémentaire.
Car le véritable test commence aujourd’hui, jeudi 1er octobre, lorsque les élèves seront effectivement confrontés à ces nouvelles règles. Dans chaque collège et chaque lycée, il faudra trouver une réponse très concrète à une question qui dépasse largement celle de la sortie des élèves : comment organiser intelligemment ces heures sans cours? Pour les parents, c’est là que se jouera une bonne partie de la crédibilité de la nouvelle mesure.



