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Saoussen Gharbi, docteur en finance et professeur universitaire à La Presse : « Le crédit sur l’honneur est une bouffée d’oxygène réelle, à condition d’en penser l’usage, la maturité, le ciblage et la gouvernance »

  • 1 octobre 2026
  • 14 min de lecture
Saoussen Gharbi, docteur en finance et professeur universitaire à La Presse : « Le crédit sur l’honneur est une bouffée d’oxygène réelle, à condition d’en penser l’usage, la maturité, le ciblage et la gouvernance »

Aujourd’hui, entre en vigueur le décret n° 148-2026 portant sur les micro-crédits sans garanties à taux zéro, octroyé par les banques tunisiennes à hauteur de 8% de leurs bénéfices nets de l’exercice 2025.
Afin de porter toute la lumière sur ce nouveau dispositif financier, La Presse s’est entretenue avec Mme Saoussen Gharbi, docteur en finance, enseignante universitaire, experte en finance d’entreprise et en inclusion financière, forte de 22 ans d’expérience dans l’industrie, le commerce international, les télécommunications, les services et les institutions financières. Entre autres, nous avons évoqué l’apport de la microfinance en général, les règles prudentielles et les effets escomptés et éventuels sur l’économie et le secteur bancaire. Interview.

La Presse — Dans quelle mesure la microfinance contribue à la création d’emploi et constitue en même temps une source de bénéfices pour les banques ?

La microfinance joue un rôle important dans le financement des personnes et des très petites activités que le système bancaire classique sert difficilement. Au 31 décembre 2025, le secteur comptait 856.105 clients actifs pour un encours de 3.010 MDT (ACM), en progression sur les 801 404 clients et 2.562 MDT de fin 2024. L’encours moyen par client est d’environ 3.516 dinars ; le montant moyen décaissé varie fortement selon l’usage, près de 5.468 dinars pour le productif (AGR), 2 218 dinars pour la consommation (ACV). C’est un financement de proximité, au plus près du terrain.

Son apport à l’emploi est double. Directement, le seul leader du secteur emploie près de 2.000 collaborateurs, à travers un réseau de 109 agences et 5 guichets mobiles couvrant les 24 gouvernorats, un maillage qu’aucune banque n’égale. Indirectement, depuis 1995, il a accordé plus de 3 millions de prêts et décaissé plus de 4 milliards de dinars, soutenant l’auto-emploi et le micro-entrepreneuriat, en particulier des femmes et des jeunes.

Il faut toutefois regarder son modèle avec lucidité. Le coût du microcrédit est structurellement élevé, montants unitaires faibles, distribution de proximité, analyse du risque spécifique. Il est surtout fortement différencié : selon la Note n°41 de l’ACM (2e semestre 2025), le microcrédit à la consommation (ACV) tourne autour de 25 %, tandis que le microcrédit productif (AGR), agriculture, artisanat, services, commerce, atteint 30 à 32 %.  Le segment qui crée l’activité et l’emploi est donc le plus cher.

Sa structure de coût, lisible dans les états certifiés du leader (2024), l’explique : un refinancement coûteux (~11 % sur les ressources empruntées), des charges de gestion lourdes (~9 % de l’encours, coefficient d’exploitation ~61 %) et un coût du risque inférieur à 1 %. Le taux élevé traduit donc un coût de structure, non une marge abusive.

Quant aux banques, je parlerais moins d’une source de bénéfices directe que d’un écosystème où plusieurs acteurs captent de la valeur. Les institutions de microfinance ne collectent pas de dépôts (décret-loi 2011-117) et se refinancent auprès des banques et sur le marché obligataire. Pour la banque, c’est un placement à la fois sûr et rémunérateur : elle prête à l’institution de microfinance à des taux effectifs dépassant 13 % (ACM), sur une contrepartie très solide, le secteur affiche un ratio de solvabilité d’environ 24 %, l’institution portant, elle, le risque de terrain. La littérature de l’intermédiation le confirme : la banque y obtient un rendement généralement supérieur à celui de ses placements traditionnels, tout en servant à moindre risque une clientèle qu’elle n’atteint pas directement.

Si nous voulons regarder la moitié pleine de la coupe, pouvons-nous dire que les crédits sur l’honneur constituent une bouffée d’oxygène pour l’investissement et la consommation, au regard surtout du contexte difficile à l’intérieur comme à l’extérieur ?

Oui, on peut parler d’une bouffée d’oxygène, à condition de ne pas confondre taux zéro et absence de contrainte. Le dispositif ouvre l’accès au financement à des particuliers, des porteurs de microprojets et des entreprises sans garanties. Mais un point de cadrage s’impose : il est ouvert à toutes les catégories de personnes, salariés, fonctionnaires, commerçants, agriculteurs, sans restriction de statut, et la tranche de 5.000 dinars vise essentiellement la consommation.

Mais « Ouvert à tous » ne signifie pas pour autant « automatique » : la banque doit évaluer la capacité de remboursement du demandeur, ne pas exiger de garantie ne veut pas dire que le financement est accordé sans condition. Il faut donc distinguer l’usage productif (microprojets, PME et Société communautaire) du financement de la consommation.

Sur l’investissement, il faut rester à l’échelle des montants : un financement de 10.000 à 25.000 dinars ne finance pas un investissement structurant, mais il peut permettre de lancer une petite activité, acquérir un équipement ou reconstituer un stock. L’effet sur l’emploi sera donc modeste, mais réel, en sécurisant d’abord le revenu de l’entrepreneur et, dans certains cas, quelques emplois.

Pour les ménages, ces financements peuvent également constituer une respiration financière face à certaines dépenses du quotidien ou imprévues, et réduire le recours au découvert bancaire et aux agios. Quant à l’effet inflationniste, il devrait rester limité au regard de l’enveloppe globale, qui représente environ 0,1 % du PIB.

Des crédits sans garanties, la place de Tunis en a connu des revers. Les banquiers respecteront-ils l’obligation sans heurter leurs routines prudentielles ?

L’absence de garantie ne signifie pas l’absence d’analyse du risque : elle oblige simplement à en changer l’instrument. La banque doit continuer d’apprécier la capacité de remboursement, le niveau d’endettement et la cohérence du financement avec la situation du bénéficiaire.

La microfinance a, sur ce point, une expérience précieuse. Elle s’appuie sur une véritable ingénierie d’instruction de terrain : reconstitution du cash-flow réel, contrôle des stocks, vérification des factures, enquêtes de moralité. Dans ce modèle, le réseau d’agents n’est pas seulement commercial : c’est une infrastructure de connaissance du client et de maîtrise du risque. La preuve qu’il fonctionne est ici la même : le secteur prête sans garantie réelle à plus de 850.000 clients, et le coût du risque du leader, la charge nette de provisions, reste inférieur à 1 % de l’encours dans ses états certifiés (le portefeuille à risque du secteur, de l’ordre de 2 à 3 %, appelle toutefois une vigilance, car il se retend en 2026).

Soyons réalistes : aucune banque ne refondra son modèle pour un volume de crédit aussi marginal, de l’ordre de 0,1 % de son encours. Il ne s’agit donc pas de tout réinventer, mais d’adapter, au sein de sa structure et de son agencement existant, les méthodes d’instruction éprouvées de la microfinance, en s’appuyant sur ses agences, les données transactionnelles, les outils digitaux et la Centrale d’informations de la BCT, que la réglementation prévoit. C’est là qu’est le vrai risque : à taux zéro, chaque prêt est une perte, et la banque sera tentée de retenir les dossiers les moins risqués, ceux des déjà-bancarisés, ce qui respecterait la lettre de l’obligation mais en trahirait l’esprit. L’enjeu véritable n’est donc pas le taux, ni même le respect formel de l’obligation, mais l’accès effectif de la cible.

En termes d’impact, à quoi devrait-on s’attendre. Que gagnera l’économie ? En cas de non-respect des règles prudentielles, les banques ne risquent-elles pas une dégradation de leurs notes ?

Je distinguerais plusieurs niveaux.

D’abord l’inclusion financière : l’entrée, dans une relation bancaire formelle, de personnes jusque-là exclues du crédit ; ensuite la formalisation progressive de l’activité économique ; puis l’investissement et l’emploi, qui dépendront surtout de la part réellement productive des financements et de la capacité des projets à survivre. Enfin, un effet plus systémique : les banques pourraient développer de nouvelles méthodes d’évaluation du risque et de distribution des petits financements.

Il faut aussi regarder l’effet de substitution avec mesure. Une enveloppe d’environ 138 millions de dinars, rapportée à un portefeuille de microfinance d’environ 2 milliards, représente près de 7 %. Dans l’hypothèse purement théorique d’une substitution intégrale, le portefeuille passerait à environ 1,862 milliard, mais ce n’est pas une prévision.

Et l’ampleur reste modeste : 15.700 à 19.000 bénéficiaires selon l’allocation, soit au plus 3,2 % des 856.105 clients de la microfinance. L’enveloppe plafonnée s’épuisera en quelques semaines. En contrepartie, une partie des bénéficiaires deviendra de nouveaux clients bancaires, qu’il s’agisse de personnes jusque-là non bancarisées ou de clients de la microfinance convertis vers la banque : il serait réducteur de ne regarder que le coût du crédit sans mesurer la valeur de la relation créée.

Sur le risque prudentiel et les notations, je reste prudente mais rassurante. Le manque à gagner de marge est faible, de l’ordre de 0,88 % du bénéfice net cumulé des douze banques cotées. Dans un scénario prudent de 10 % d’impayés, le décret n’organisant pas de recouvrement, s’ajoute environ 0,80 point : soit près de 1,7 % au total la première année. C’est absorbable pour les banques, et, à l’autre bout, une véritable bouffée d’oxygène pour les bénéficiaires.

Le principal impact pour les banques est concentré sur l’exercice d’octroi : un financement à taux zéro entraîne, dès l’origine, une charge comptable liée à la décote de juste valeur et mobilise des fonds propres alors même que l’actif ne génère pas de rendement. Ce coût reste absorbable, mais il se prolonge dans le temps à mesure que les nouvelles tranches s’ajoutent et que les crédits restent en encours.

Le principal point de vigilance concerne donc moins la capacité financière des banques que la maîtrise du risque de crédit. Le crédit sur l’honneur n’efface pas nécessairement une dette existante : il peut s’y ajouter. D’où l’importance d’un suivi consolidé des engagements, d’un partage efficace de l’information et d’un reporting régulier. L’enjeu est de préserver l’objectif d’inclusion financière sans créer, par accumulation, un risque de surendettement.

Peut-on aller au-delà d’une simple enveloppe de crédits ?

Les 8 % mobilisés par les banques représentent une ressource significative. La question est donc de savoir s’il faut nécessairement les considérer comme une enveloppe distribuée une seule fois, séparément par chaque établissement, ou s’il serait pertinent d’étudier une autre architecture : mutualiser tout ou une partie de ces ressources au sein d’un fonds dédié. Il faudrait alors en déterminer précisément la fonction : financement direct, bonification du coût du crédit, garantie partielle ou combinaison de ces mécanismes. Il faudrait également définir son statut, sa gouvernance, son contrôle et son rattachement (BCT, ACM ou structure de l’État), puis confier la distribution aux acteurs qui disposent déjà de la proximité et de l’expertise nécessaires, tels que La Poste ou les institutions de microfinance.

L’intérêt d’une telle architecture serait de distinguer clairement quatre fonctions : mobiliser les ressources, sélectionner les bénéficiaires, distribuer et accompagner les financements, puis piloter et porter le risque. Mais la mutualisation ne doit surtout pas diluer la responsabilité. Il faudrait déterminer dès le départ qui sélectionne, qui décide, qui accompagne, qui suit, qui porte le risque, qui contrôle et qui rend compte.

Il existe déjà des expériences dont la Tunisie peut s’inspirer, notamment en France et au Maroc. En France, le prêt d’honneur repose sur un financement sans garantie, mais aussi sur l’accompagnement et la mise en relation avec les banques, avec une logique de réemploi des remboursements dans de nouveaux projets. Au Maroc, plusieurs dispositifs combinent financement, garantie, scoring et accompagnement des PME, avec un suivi du projet dans la durée.

Ces expériences ne sont pas transposables telles quelles à la Tunisie, mais elles apportent un enseignement simple : le taux zéro n’est qu’un élément du dispositif. Pour produire un impact durable, il doit être accompagné d’une sélection adaptée, d’un suivi des projets, d’un partage de l’information et d’une gestion rigoureuse du risque.

Trois conditions me paraissent alors déterminantes.

Premièrement, le ciblage. Le crédit d’honneur doit prioritairement bénéficier aux personnes insuffisamment servies par le crédit conventionnel : primo-demandeurs, personnes sans historique de crédit exploitable, revenus modestes ou porteurs de projets viables, mais insuffisamment garantis. L’objectif est d’éviter que le dispositif ne finance simplement une clientèle qui aurait déjà eu accès au crédit bancaire.

Deuxièmement, la maturité. Une maturité, pouvant aller, à titre de scénario, jusqu’à trois ans, avec une période de grâce pouvant atteindre douze mois, pourrait être étudiée pour certaines activités productives. Les besoins des particuliers pourraient relever de durées différentes.

Troisièmement, la soutenabilité économique. Plutôt que de fixer arbitrairement un taux cible, il faut comprendre le coût complet du financement : coût des ressources, coût de distribution, coût du risque, coût du capital et coût d’accompagnement.

Pour les tranches productives, notamment les financements de 10.000 et 25.000 dinars, l’octroi devrait donc reposer sur une véritable instruction : modèle économique, plan de financement, retour sur investissement, capacité de remboursement et accompagnement du porteur.

Le mot de la fin ?

Un dispositif ponctuel permet de financer ; un mécanisme durable permet d’apprendre, d’ajuster et de changer d’échelle. La continuité doit donc servir à mesurer les résultats, à affiner les critères d’évaluation et à identifier les conditions dans lesquelles le financement produit réellement de l’activité et de l’emploi. L’enjeu sera ensuite d’élargir progressivement le dispositif, en augmentant les montants par catégorie et en donnant une place plus importante aux financements productifs et à la création d’activité.

Le taux zéro, sans garantie, ne remplace pas l’analyse de crédit; il rend l’analyse de crédit encore plus importante.

Le succès du dispositif ne devrait donc pas se mesurer au seul montant distribué. Il faudrait suivre des indicateurs beaucoup plus significatifs : combien de nouveaux demandeurs ont été intégrés au système financier ? Quelle part n’avait jamais sollicité de crédit ? Combien d’activités ont été créées ou consolidées ? Quel est leur taux de survie à 12 et 24 mois ? Quel est le taux d’impayés ? Quelle part relève d’une véritable additionnalité ? Et quelle capacité de financement les remboursements permettent-ils de régénérer ?

Au fond, l’objectif n’est pas de distribuer davantage de crédit. Il est de transformer le crédit en activité, l’activité en revenu et en emploi, et les remboursements en une capacité de financement durable.

Le véritable enjeu du crédit sur l’honneur est donc moins le « zéros sans garantie » du taux que la qualité de l’architecture qui l’entoure : qui finance, qui sélectionne, qui accompagne, qui porte le risque, et comment le capital se renouvelle.

Auteur

Lassâad BEN AHMED

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