Economie

L’informalité en Afrique : L’autre visage de l’économie

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  • 6 octobre 2026
  • 5 min de lecture
L’informalité en Afrique : L’autre visage de l’économie

Avec un taux d’informalité de 85 %, le plus élevé au monde, l’Afrique reste confrontée à une fragilité majeure de son marché du travail. Un nouveau brief de l’OIT montre que cette réalité est particulièrement marquée dans les activités liées au commerce et aux chaînes de valeur, tout en soulignant la faible participation des travailleurs informels aux décisions qui façonnent les politiques commerciales.

La Presse — L’économie informelle reste l’un des principaux visages du marché du travail africain. Selon une note de recherche de l’Organisation internationale du travail (OIT), publié récemment, 85 % des emplois en Afrique sont informels, contre environ 58 % à l’échelle mondiale. Une réalité qui dépasse largement la seule question de l’emploi et qui renvoie à la capacité du continent à intégrer une main-d’œuvre majoritaire dans les politiques économiques et commerciales.

Le phénomène est toutefois loin d’être uniforme. En Afrique subsaharienne, environ neuf travailleurs sur dix exercent dans l’informalité. Les taux les plus élevés se retrouvent en Afrique centrale, de l’Ouest et de l’Est, autour de 90 %. À l’opposé, l’Afrique australe affiche un taux d’environ 39 %, tandis que l’Afrique du Nord se situe autour de 63 %. Dans cette dernière sous-région, l’informalité avait progressé d’environ trois points pendant la pandémie de Covid-19 et s’est depuis maintenue à un niveau élevé.

97,9 % des travailleurs agricoles africains en emploi informel

Cette géographie traduit des réalités économiques différentes, mais aussi des vulnérabilités communes. Au Maroc, l’emploi informel hors agriculture représentait 33,1 % de l’emploi non agricole en 2023, tandis qu’en Algérie, le taux est estimé entre 35 % et 40 % de l’emploi total ou de la population active.

Le commerce constitue à cet égard un révélateur important. Si l’emploi lié au commerce présente, au niveau mondial, une informalité inférieure de 12,4 points à celle des emplois non liés au commerce, l’écart n’est que de 8,1 points en Afrique. Surtout, le continent reste marqué par une forte informalité dans les activités intégrées aux échanges. Dans les 11 pays africains disposant de données, plus des trois quarts des emplois liés au commerce sont informels. Ces pays, dont la Tunisie, le Maroc, l’Égypte, le Nigeria, la Côte d’Ivoire et l’Afrique du Sud,  représentent 45 % de l’emploi africain.

L’agriculture concentre encore davantage cette fragilité. Selon l’OIT, 97,9 % des travailleurs agricoles africains sont en emploi informel. Dans les filières tournées vers l’exportation, notamment le cacao et le café, l’informalité concerne même « presque tous les emplois ». Parallèlement, le commerce transfrontalier informel fait vivre au moins un cinquième de la population économiquement active du continent, les femmes étant majoritaires. Elles représentent jusqu’à 70 % des commerçantes en Afrique australe et environ 60 % en Afrique centrale et de l’Ouest.

Cette situation se retrouve également dans les chaînes de valeur mondiales. L’Afrique affiche un taux d’emploi informel de 76 % dans les activités liées au commerce et aux chaînes de valeur mondiales, contre 55 % en Asie et Pacifique, 39 % dans les États arabes, 33 % dans les Amériques et seulement 7 % en Europe et Asie centrale.

« Sous le radar »

Au-delà des statistiques, l’OIT met en lumière un autre problème : les travailleurs informels et les micros, petites et moyennes entreprises restent largement absents des espaces où se décident les politiques commerciales. Les entreprises formelles disposent généralement d’un accès plus direct aux décideurs, tandis que les acteurs informels restent souvent « sous le radar », soit en raison des contraintes fiscales et administratives, soit parce que leurs activités sont considérées comme illégales. Les coûts d’adhésion aux organisations professionnelles et le sentiment de ne pas être représentés constituent également des freins.

Des expériences montrent pourtant qu’une meilleure représentation est possible. Au Ghana, au Kenya, en Afrique du Sud et en Ouganda, des syndicats, organisations patronales et structures professionnelles intègrent progressivement les travailleurs informels et les Mpme dans le dialogue social et commercial. Ces initiatives restent toutefois inégales.

La filière cacao illustre à la fois les possibilités et les limites de cette organisation. Au Ghana, environ 680.000 des 800.000 planteurs de cacao estimés sont membres de la « Ghana National Cocoa Farmers Association », qui propose notamment des services financiers et des formations. En Côte d’Ivoire, en revanche, les coopératives ne gèrent qu’environ 10 % de la production, près de 80 % passant par des intermédiaires. Avec 15 accords commerciaux actuellement en vigueur, dont 33 % intra-africains, l’Afrique poursuit son intégration commerciale. La Zlecaf dispose déjà de mécanismes institutionnels permettant d’associer différents acteurs, notamment les Comités nationaux de mise en œuvre. Mais l’enjeu dépasse désormais l’ouverture des marchés : il s’agit de faire en sorte que ceux qui vivent majoritairement de ces échanges puissent également participer à leur définition. Pour l’OIT, la transition vers la formalité demeure essentielle, mais elle ne pourra être durable sans une participation réelle des acteurs de l’économie informelle au dialogue social. Dans un continent où ils constituent la majorité de la main-d’œuvre, leur intégration aux politiques commerciales apparaît ainsi moins comme une question périphérique que comme une condition de la réussite des stratégies d’ouverture et d’intégration économique.

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Auteur

Saoussen BOULEKBACHE

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