On a vu pour vous – « Digger » de Alejandro González Iñárritu : Ne tient pas toutes ses promesses
Le film avait tout pour être un grand délire avec Tom Cruise dans un rôle qui retourne complètement son image, des seconds rôles solides et une éloquente mise en scène. Et pourtant, le film se révèle finalement beaucoup plus sage que ce qu’il annonçait. Iñárritu tire à boulets rouges sur son époque, les puissants et leur monde, mais hésite à aller jusqu’au bout de sa charge.
La Presse — Le cinéma d’ Alejandro González Iñárritu reflète un attachement quasi obsessionnel à une certaine idée du chaos maîtrisé. Né le 15 août 1963 à Mexico, le cinéaste s’est imposé, aux côtés d’Alfonso Cuarón et Guillermo del Toro, comme l’une des voix les plus singulières de ce que l’on a appelé la nouvelle vague mexicaine, un trio qui aura redessiné, chacun à sa manière, les contours du cinéma d’auteur hollywoodien.
Tout commence avec « Amours chiennes » (2000), film choral tourné dans les artères vibrantes de Mexico, qui impose d’emblée sa signature, celle d’une narration éclatée où les destins se croisent sans jamais tout à fait se rencontrer. S’ensuit une trilogie informelle de la douleur, « 21 Grammes » (2003), puis « Babel » (2006), qui lui vaut le Prix de la mise en scène à Cannes, où la fragmentation narrative devient moins un procédé qu’une philosophie qui distille un monde dont la cohérence ne tient qu’à des fils ténus, presque invisibles.
Le virage survient avec « Birdman » (2014), tour de force en faux plan-séquence qui lui offre le triplé suprême : Oscar du meilleur film, du meilleur réalisateur, du meilleur scénario original. L’année suivante, « The Revenant » (2015), porté par Leonardo DiCaprio, lui vaut un second Oscar consécutif de la mise en scène, exploit qui n’avait plus été accompli depuis des décennies. Entre ces films qui ont marqué, « Biutiful » (2010) et, plus récemment, « Bardo, Fausse chronique de quelques vérités » (2022), œuvre introspective et onirique sur l’exil et l’identité, viennent compléter une filmographie où le réel ne cesse de se tordre sous le poids de la mémoire et de la culpabilité.
Iñárritu revient avec une idée pour le moins audacieuse, en confiant, dans son nouveau film nommé « Digger » — qui a fait sa sortie cette semaine dans nos salles obscures — à Tom Cruise le rôle d’un magnat pétrolier texan (Digger Rockwell) qui, après avoir provoqué une catastrophe écologique (un immense iceberg menace l’Europe), s’improvise aussitôt en sauveur de l’humanité. Ce dernier présente tous les attributs de la caricature ambulante du pouvoir américain contemporain avec une fortune indécente, une assurance inébranlable et un sens du spectacle qui lui ont fait croire qu’il peut transformer ses propres ravages en légende personnelle.
Le film est une comédie noire que le réalisateur a coécrite avec Alexander Dinelaris Jr, Nicolás Giacobone et Sabina Berman, avec un casting vertigineux qui rassemble, autour de Cruise, John Goodman, Riz Ahmed, Sandra Hüller, Jesse Plemons, Sophie Wilde, Emma D’Arcy, Robert John Burke, Burn Gorman et Michael Stuhlbarg.

Iñárritu, fidèle à lui-même, refuse la simple satire et fait basculer le film vers la mise en abyme. Et ce que l’on croit être les événements eux-mêmes se révèle n’être que la répétition d’une pièce de théâtre, « Fossil Fools », jouée dans un futur proche par des comédiens, dont Curtis Markson, interprète de Digger, qui voit sa propre fille — en route pour assister à la première représentation de la pièce — glisser peu à peu vers un danger bien réel. Un dispositif qui rappelle le penchant du cinéaste pour les corpus a-frontières et le brouillage des limites (fiction/ vérité, spectacle/catastrophe, représentation/responsabilité)
On ne peut que saluer l’énergie que met Tom Cruise pour camper ce personnage hilarant, exaspérant et déroutant (métamorphosé à coups de prothèses et de maquillage, comme ce fut le cas en 2008 pour Tonnerre sous les tropiques » (2008)). Il abandonne des décennies de corps héroïque et increvable, pour composer avec un visage épaissi, une silhouette qui déborde, une gestuelle de conquérant mondain et un accent bien marqué du Texas. On sent chez l’acteur un plaisir quasi pervers à se laisser enlaidir, à occuper l’espace avec cette assurance obscène des hommes qui n’ont jamais eu à douter d’eux-mêmes. Celui qui a bâti sa carrière sur la promesse de sauver le monde incarne, dans ce film, un homme qui pourrait bien avoir contribué à sa perte. C’est sans doute l’idée la plus forte du réalisateur.
Cruise éclipse presque tous ses partenaires dans une composition grandiloquente, à sa propre démesure. Il y a quelque chose de jubilatoire à voir cette star, habituée à incarner des hommes qui courent pour sauver le monde, se transformer en caricature de l’homme puissant, sûr de lui et parfaitement à côté de la réalité. On a particulièrement aimé la scène du discours devant les Nations unies, où l’actur déploie cette conviction absolue qui a fait sa légende. Sauf qu’il ne vend plus une mission impossible, mais, avec l’indécence tranquille des capitalistes véreux, une fausse innocence, mettant toute sa force de persuasion au service d’un mensonge aussi évident, comme si le film retournait contre lui l’arme qui a fait sa célébrité.
Dans son nouvel opus, Iñárritu veut tellement embrasser de choses ( le pouvoir, la politique, le public, le cinéma, la catastrophe, les rapports de classe ) qu’il finit souvent par expliquer ce qu’il avait déjà très bien montré. Le cinéaste souligne ses effets, répète ses intentions, comme s’il craignait que le spectateur ne fasse pas lui-même le chemin. À force de vouloir tout dire, le film finit parfois par étouffer sa propre ironie et devenir un peu trop sermonneur.
C’est d’autant plus regrettable que « Digger » possède ce précieux matériau qu’est le grotesque. Son univers, ses personnages, ses situations auraient pu permettre à Iñárritu d’aller beaucoup plus loin dans la satire… Or, le cinéaste semble régulièrement prendre peur de la férocité du film en lui ajoutant des garde-fous. La sous-intrigue plus intime autour des inquiétudes du personnage principal pour sa fille cherche ainsi à introduire une émotion plus sincère dans un récit largement dominé par le burlesque cynique. Mais elle demeure trop mince pour réellement modifier l’équilibre du film et finit par apparaître comme une parenthèse sentimentale. Même chose avec le personnage joué par Jesse Plemons, dont la fonction semble être de rappeler que tous les riches ne sont pas des monstres. Il devient alors moins un personnage qu’une précaution scénaristique, voulant presque atténuer le côté décalé du film…C’est dommage, car Iñárritu aurait gagné à assumer davantage ce qui faisait la force de son propos.
Visuellement, en revanche, ce dernier ne lésine pas. La photographie d’Emmanuel Lubezki, en VistaVision, donne à l’ensemble une ampleur indéniable. Les décors, volontairement artificiels, jouent sur un va-et-vient entre les dispositifs du cinéma et ceux du théâtre ( (avec leur esthétique qui nous rappelle parfois l’univers de Jérôme Bosch, ils prennent une autre dimension dans le grand format ). Les corps sont comme enfermés dans quelque chose qui les dépasse, chaque salle, chaque espace devenant à son tour une scène, un théâtre en soi. La palette délavée renforce cette impression de monde déjà gagné par une forme d’épuisement, presque apocalyptique.
Le reste de la distribution, pourtant luxueuse ( Riz Ahmed, Sandra Hüller, Jesse Plemons, John Goodman, Michael Stuhlbarg ) gravite malheureusement autour de Cruise sans parvenir à véritablement s’en détacher. John Goodman (dans le rôle du président des USA) et Riz Ahmed (scientifique et conseiller en charge de l’environnement de la compagnie de Digger) trouvent plus leur place dans cette mécanique, alors que l’exceptionnelle Sandra Hüller (Anatomie d’une chute) est nettement sous-employée. Il y avait pourtant, avec son personnage, un potentiel satirique que le film n’exploite pas.
En regardant « Digger », on pense inévitablement à « Birdman », avec cette même fascination pour la re-présentation, l’ego et ces frontières poreuses entre jouer et se regarder jouer. Mais aussi avec cette même limite qu’a le cinéaste qui sait admirablement faire monter la démesure, mais semble moins à l’aise quand il s’agit de la laisser retomber. Car « Digger » avait tout pour être un grand délire avec Tom Cruise dans un rôle qui retourne complètement son image, des seconds rôles solides et une éloquente mise en scène. Et pourtant, le film se révèle finalement beaucoup plus sage que ce qu’il promettait. Iñárritu tire à boulets rouges sur son époque, les puissants et leur monde, mais hésite à aller jusqu’au bout de sa charge. Pour finir on peut dire que « Digger » ose beaucoup, parfois trop, mais surtout pas assez longtemps. Ses grandes qualités rendent finalement ses limites encore plus frustrantes. À voir quand même, ne serait-ce que pour le jeu de Cruise et pour l’excellent travail de la photographie et des décors.



