Des demandes qui affluent, des enveloppes qui s’épuisent et des demandeurs placés sur liste d’attente : quelques jours seulement après l’ouverture des plateformes, le crédit sur l’honneur révèle une réalité que les chiffres ne suffisaient peut-être pas à mesurer : l’ampleur de la demande de petits financements en Tunisie.
La Presse — « Compte tenu de l’épuisement des fonds alloués à cette nature de crédit, nous ne sommes pas en mesure de réserver une suite favorable à votre demande. »
Ce message, adressé par une banque de la place à l’un de ses clients ayant déposé une demande de crédit sur l’honneur résume à lui seul la situation. Le demandeur avait effectué les démarches requises et enregistré sa demande, mais les fonds disponibles ont été épuisés avant que son dossier puisse être satisfait.
La banque concernée rappelle que, conformément au décret n° 2026-148 et à la circulaire de la Banque centrale de Tunisie n° 2026-08, les demandes sont traitées selon leur ordre d’enregistrement sur la plateforme.
Mais derrière ces premiers refus se dessine surtout un phénomène révélateur : la demande semble avoir largement dépassé les capacités de l’enveloppe initialement disponible.
Des centaines de milliers de tentatives d’inscription
L’ampleur de l’affluence avait déjà été relevée dès les premières heures de l’ouverture du dispositif. Plusieurs centaines de milliers de personnes auraient tenté de s’inscrire sur les plateformes dédiées dès le premier jour.
Une affluence qui donne une autre dimension aux annonces d’épuisement des enveloppes destinées aux particuliers.
Le dispositif repose sur un principe inédit : permettre l’accès à des financements sans intérêts et sans garanties réelles, dans la limite des plafonds prévus par la réglementation.
Pour les particuliers, le montant peut atteindre 5.000 dinars. Il est porté à 10.000 dinars pour certains porteurs de petits projets et peut atteindre 25.000 dinars pour les PME et les entreprises communautaires. Les crédits sont remboursables sur une durée maximale de deux ans, avec un différé pouvant atteindre six mois.
17 banques et quelque 142 millions de dinars
Selon les estimations établies à partir des résultats financiers de 2025, l’enveloppe minimale globale atteint environ 142 millions de dinars.
Cette enveloppe résulte de l’obligation faite aux banques concernées de consacrer au moins 8 % de leurs bénéfices nets de 2025 au financement des crédits sur l’honneur.
L’enveloppe théorique permettrait de financer environ 14.000 particuliers si la moitié des ressources était intégralement consacrée à des crédits plafonnés à 5.000 dinars. Il s’agit toutefois d’un ordre de grandeur théorique et non d’un quota fixé à l’avance.
Autrement dit, face à plusieurs centaines de milliers de tentatives d’inscription, le nombre de bénéficiaires potentiels apparaît nécessairement limité.
Un engouement qui ne doit rien au hasard Comment expliquer une telle ruée ?
La première réponse tient naturellement à l’absence d’intérêts. Dans un contexte marqué par la hausse du coût de la vie et l’érosion du pouvoir d’achat, accéder à quelques milliers de dinars sans supporter le coût d’un crédit bancaire classique constitue, pour de nombreux ménages, une opportunité difficile à ignorer.
La revalorisation des salaires prévue dans le cadre de la loi de finances 2026 n’a pas supprimé les tensions qui pèsent sur les budgets familiaux. Les dépenses courantes, les charges fixes et les imprévus continuent de réduire les capacités d’épargne.
Pour certains demandeurs, le crédit sur l’honneur représente ainsi moins un moyen de financer un investissement qu’une réponse à une difficulté financière immédiate.
Plusieurs citoyens expliquent vouloir utiliser les sommes obtenues pour faire face à des dépenses imprévues, acquérir des biens nécessaires ou rembourser une dette. D’autres comptaient constituer une réserve financière afin de disposer d’une marge de sécurité en cas de besoin.
Pour payer une dette… ou couvrir le « rouge »
Les témoignages font également apparaître une autre réalité : le crédit sur l’honneur pourrait servir, pour certains, à absorber des difficultés financières déjà existantes.
Certains demandeurs comptent ainsi l’utiliser pour rembourser une dette, couvrir un découvert bancaire — le fameux « rouge » dans le langage courant tunisien — ou faire face à une dépense imprévue.
Le phénomène montre que le besoin de financement ne concerne pas uniquement les entrepreneurs et les porteurs de projets. Il touche également des ménages qui cherchent simplement à retrouver une marge de manœuvre financière.
Une course contre la montre
Le principe retenu par les autorités et les banques ajoute une autre dimension à la situation : les demandes sont traitées selon leur ordre d’enregistrement.
Dans un contexte où l’enveloppe est limitée, cette règle peut sembler logique. Mais elle transforme aussi l’ouverture de la plateforme en véritable course contre la montre.
Encore fallait-il pouvoir déposer rapidement un dossier complet. Les procédures n’ont pas été parfaitement uniformes d’une banque à l’autre. Les pièces exigées ont pu varier selon les établissements et les profils : attestations de travail, fiches de paie, documents fiscaux, historiques Cnss ou relevés bancaires.
Le crédit sur l’honneur n’est pas un crédit sans contrôle
L’appellation « crédit sur l’honneur » a également pu laisser croire à une procédure extrêmement simplifiée.
Or, l’absence de garantie matérielle ne signifie pas absence de contrôle. Les banques doivent vérifier la situation financière du demandeur et sa capacité à rembourser. Le dispositif supprime notamment les garanties réelles telles que l’hypothèque ou le nantissement, mais ne dispense pas l’établissement bancaire d’examiner la solvabilité du bénéficiaire.
Il s’agit donc d’un crédit sans intérêts et sans garanties réelles, pas d’un financement accordé sans conditions.
Une demande bien supérieure à l’offre
L’engouement actuel prend une autre signification lorsqu’on le met en parallèle avec l’évolution du crédit bancaire classique.
Selon les données de la Banque centrale de Tunisie, l’encours des crédits non professionnels accordés aux particuliers par les banques commerciales atteignait environ 30,297 milliards de dinars à fin mars 2026, soit près de 233 millions de dinars de moins qu’à fin décembre 2025.
Le recul a concerné la plupart des catégories de financements destinés aux particuliers, à l’exception des autres crédits à la consommation.
Cette évolution intervient alors que le coût du crédit demeure élevé. Le taux directeur de la BCT est maintenu à 7 %, après la décision prise par son Conseil d’administration le 7 octobre 2026.
Dans ce contexte, l’absence d’intérêts du crédit sur l’honneur constitue évidemment un avantage considérable pour les demandeurs.
Pour un particulier, 5.000 dinars peuvent représenter la différence entre une dépense impossible à assumer et un problème temporairement résolu. Pour un porteur de projet, 10.000 dinars peuvent permettre de franchir un premier obstacle. Pour une petite entreprise, 25.000 dinars peuvent suffire à acquérir un équipement ou lancer une activité.
Le besoin n’est donc pas nécessairement celui de gros investissements. Il est souvent beaucoup plus simple : obtenir un financement accessible, adapté à la taille du besoin et dont le coût reste supportable.
Le succès pose désormais une question
Le véritable indicateur du succès du crédit sur l’honneur ne sera donc peut-être pas seulement le nombre de bénéficiaires. Il faudra aussi regarder le nombre de demandeurs qui n’auront pas pu accéder au dispositif faute de ressources disponibles.
Car si une enveloppe minimale d’environ 142 millions de dinars peut sembler importante, elle devient relativement modeste lorsqu’elle est confrontée à une demande qui s’est chiffrée en centaines de milliers de tentatives d’inscription.
Une question se pose dès lors : faudra-t-il augmenter l’enveloppe consacrée à ce dispositif, ou accepter que la grande majorité des demandeurs ne puisse finalement pas en bénéficier ?
L’expérience du crédit sur l’honneur aura au moins permis de mettre en lumière une réalité économique et sociale qui dépasse largement ce mécanisme : le besoin de petits financements en Tunisie est manifestement beaucoup plus important que l’offre actuellement disponible.
La réponse adressée par certaines banques aux demandeurs en constitue l’illustration la plus éloquente : les fonds sont épuisés, alors que les demandes, elles, sont loin de l’être.
Derrière chaque dossier placé sur liste d’attente ou rejeté faute de ressources, il y a peut-être une famille qui cherche à boucler son budget, une dette à régler, une dépense urgente à couvrir ou un projet qui attend son financement.
Le crédit sur l’honneur aura donc remporté son premier pari : démontrer l’existence d’une demande considérable. Reste désormais à savoir si le système bancaire et les pouvoirs publics seront en mesure d’y répondre.



