Tunisie-Guinée : Entrer pour y rester…
Une trentaine d’entreprises tunisiennes ont mis le cap sur la Guinée depuis le 6 octobre, dans le cadre de « Simandou 2040 », pour une mission qui s’achève aujourd’hui. Au-delà de la prospection, c’est un marché en pleine transformation que les opérateurs tunisiens viennent explorer, porté par d’importants projets d’investissement. Reste désormais à transformer cette ouverture en contrats, en partenariats et en implantations capables d’inscrire la présence tunisienne dans la durée.
La Presse — Il y a des voyages d’affaires qui ressemblent à d’autres voyages d’affaires. Et puis, il y a ceux qui peuvent annoncer un changement de cap. La mission économique tunisienne pourrait appartenir à cette seconde catégorie.
Conduite par le « Tunisia Africa Business Council » (Tabc), une délégation d’une trentaine d’entreprises tunisiennes s’est rendue à Conakry. Elle représente des secteurs aussi différents que le BTP, les infrastructures, l’énergie, les industries électriques, la pharmacie, l’agroalimentaire, la santé, le tourisme, les technologies, l’enseignement supérieur et les services. Ce choix est révélateur. La Tunisie ne vient pas seulement chercher des débouchés pour ses produits. Elle cherche aussi à prendre place dans une économie guinéenne appelée à changer d’échelle.
« Simandou », bien plus qu’une mine
Le nom de « Simandou » est désormais associé à l’un des plus importants projets de transformation économique du continent. Avec son programme « Simandou 2040 », la Guinée entend inscrire l’exploitation de ses ressources minières dans une stratégie beaucoup plus vaste de développement. Les autorités guinéennes annoncent plus de 200 milliards de dollars d’investissements sur quinze ans, plus de 122 mégaprojets et 36 réformes structurantes, selon des données officielles.
La première phase, couvrant la période 2025-2030, représenterait à elle seule quelque 65 milliards de dollars d’investissements, dont 20 milliards liés au mégaprojet « Simandou ». Mais l’essentiel est ailleurs.
Une mine ne fonctionne jamais seule. Elle a besoin de routes, de ports, de chemins de fer, d’électricité, d’eau, de télécommunications, de logements, d’hôpitaux, d’écoles, de services financiers, de logistique et de compétences. C’est cet immense écosystème que les entreprises tunisiennes peuvent regarder avec attention. Car la véritable opportunité de « Simandou » ne réside peut-être pas seulement dans le minerai. Elle réside aussi dans tout ce que son exploitation va entraîner derrière elle. La Tunisie dispose, dans plusieurs de ces domaines, d’entreprises et de compétences qui peuvent trouver leur place sur le marché guinéen. Mais le marché sera également très concurrentiel. Les entreprises chinoises, européennes, turques, marocaines, émiraties et d’autres acteurs africains sont déjà présents ou cherchent à le devenir.
L’impératif d’une véritable implantation
La question n’est donc pas seulement de savoir si la Guinée offre des opportunités. Elle en offre manifestement. La véritable question sera de déterminer comment les entreprises tunisiennes pourront valoriser leurs atouts, leur expérience et leur savoir-faire dans un environnement appelé à attirer de nombreux acteurs internationaux. C’est là que se joue une partie importante du véritable test. Les rencontres B2B et B2G prévues à Conakry permettront de nouer des contacts. Les discussions autour des partenariats public-privé, du financement et de l’investissement pourront ouvrir des portes. Mais une porte ouverte n’est pas encore un marché gagné. Les missions économiques tunisiennes en Afrique constituent, depuis plusieurs années, un moyen de renforcer les relations commerciales et de rechercher de nouveaux débouchés. L’enjeu consiste désormais à assurer la continuité de cet élan au-delà de la mission économique et à transformer les contacts établis en projets concrets. Pour les entreprises tunisiennes, la prochaine étape pourrait donc être celle de l’implantation. Créer des coentreprises avec des opérateurs guinéens. Former des cadres et des techniciens. Assurer la maintenance. Transférer des technologies. Produire localement lorsque cela est possible.
Autrement dit, ne pas venir seulement vendre en Guinée, mais construire avec la Guinée. Cette différence est essentielle. Elle répond d’abord aux attentes légitimes du pays d’accueil : créer de l’emploi, développer les compétences et faire émerger un tissu industriel local. Elle permet ensuite aux entreprises tunisiennes de s’inscrire dans la durée. Il reste cependant un obstacle majeur : le financement. Une PME tunisienne peut disposer d’un excellent produit, d’une solide expérience et de prix compétitifs. Elle ne pourra pas nécessairement entrer dans un grand projet africain si elle est incapable d’en accompagner le financement. C’est pourquoi l’offensive tunisienne en Guinée gagnerait à associer les banques, les assureurs, les mécanismes de garantie, les organismes publics d’appui à l’exportation et, lorsque cela est pertinent, les investisseurs privés, de l’avis de plus d’un économiste et géostratège. La Tunisie devrait être capable de présenter des offres complètes : étude, ingénierie, financement, réalisation et maintenance. C’est à ce prix qu’une PME tunisienne pourra passer du statut de fournisseur à celui de partenaire.
L’Afrique subsaharienne, une mine d’or
L’enjeu guinéen dépasse d’ailleurs largement la Guinée. Selon les données présentées par le Cepex en juin 2026, les échanges commerciaux de la Tunisie avec l’Afrique subsaharienne ont atteint 637 millions de dollars en 2025, soit seulement 1,25 % du commerce extérieur tunisien. Les exportations tunisiennes vers la région se sont élevées à près de 474 millions de dollars. Un chiffre est particulièrement révélateur : le potentiel additionnel d’exportation non exploité serait estimé à environ 518 millions de dollars. Autrement dit, la Tunisie dispose encore d’importantes marges de progression sur les marchés d’Afrique subsaharienne. Et surtout, l’enjeu dépasse désormais la seule progression des ventes.
Il s’agit de construire une présence économique africaine plus durable et de mieux valoriser les complémentarités entre les entreprises tunisiennes et leurs partenaires du continent. C’est pourquoi la mission de Conakry mérite d’être suivie de près. La Guinée peut devenir pour la Tunisie un marché important. Mais elle peut aussi devenir un test.
Test de la capacité de ses entreprises à affronter la concurrence internationale. Test de la capacité de ses institutions et de ses mécanismes d’accompagnement à soutenir les opérateurs au-delà des missions économiques. Test, enfin, de la capacité de la Tunisie à consolider une véritable stratégie africaine.
Le succès ne se mesurera pas, du reste, au nombre de rendez-vous B2B organisés à Conakry. Ni au nombre de protocoles signés. Il se mesurera dans six mois, dans un an, dans trois ans : combien de contrats ? Combien de coentreprises ? Combien d’investissements ? Combien d’emplois créés ? Combien de projets effectivement réalisés ?
C’est là que réside toute la différence entre une mission commerciale et une stratégie. Simandou peut, in fine, offrir à la Tunisie une occasion. Mais une occasion n’a de valeur que si elle est transformée en présence. La Guinée ouvre aujourd’hui une porte. À la Tunisie de savoir y entrer et surtout d’y rester.



