Alors que la Tunisie ambitionne de porter la part des énergies renouvelables à 35 % du mix électrique d’ici 2030, la mobilisation des capitaux privés devient un enjeu majeur. Pour Helmi Bouabsa, expert bancaire, la finance verte doit dépasser le simple financement des projets écologiques pour devenir un véritable levier de compétitivité. Encore faut-il lever les obstacles qui freinent les entreprises, notamment les PME, et rapprocher les banques des besoins concrets de la transition énergétique et environnementale.
La Presse — La finance verte s’impose comme un levier incontournable pour mobiliser l’investissement privé en Tunisie, dans ces conditions où l’État ne peut supporter, à lui seul, le coût d’une transition énergétique et environnementale devenue vitale pour l’économie nationale. L’objectif est de porter la part des énergies renouvelables dans le mix électrique à 35 % à l’horizon 2030, contre environ 9 % à la mi-2026.
Face à cette situation, Helmi Bouabsa, expert bancaire, formateur professionnel et conférencier, souligne l’importance de mobiliser davantage de financements privés pour accompagner la transition énergétique et environnementale du pays.
Cette ambition intervient dans cette dynamique de fortes contraintes énergétiques. La Tunisie importe environ 65 % de ses besoins en énergie, tandis que son mix électrique demeure largement dépendant du gaz naturel, qui représente 90,8 % de la production d’électricité.
Parallèlement, la crise hydrique menace plusieurs secteurs économiques. La dotation annuelle en eau par habitant pourrait passer de 400 m³ à 250 m³ d’ici 2050, en accentuant les besoins en investissements dans les infrastructures hydrauliques et les solutions d’adaptation au changement climatique.
Face à ces défis, plusieurs mécanismes de financement coexistent déjà. Les dispositifs publics, notamment le Fonds de transition énergétique (FTE), avec l’appui de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie (Anme), contribuent au financement des projets d’efficacité énergétique et d’énergies renouvelables.
À cela s’ajoutent les programmes internationaux, qui facilitent l’accès des entreprises aux financements verts, notamment grâce à des partenariats avec l’Agence française de développement (AFD) et la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd).
Le marché financier et le capital-investissement participent également à cet écosystème à travers les obligations durables et les investissements à impact, notamment en faveur des start-up innovantes. Toutefois, l’enjeu ne réside pas uniquement dans la multiplication des sources de financement, mais aussi dans leur complémentarité.
Le blended finance, ou financement mixte, constitue à cet égard une approche prometteuse, puisqu’il permet de combiner fonds propres, aides publiques, crédits bancaires et garanties internationales afin de réduire les risques et de renforcer la viabilité des projets.
Des banques appelées à devenir des partenaires de la transition
Pour réussir cette transition, les banques tunisiennes doivent dépasser leur rôle traditionnel de prêteur et s’impliquer davantage dans la structuration et l’accompagnement des projets. Selon Helmi Bouabsa, cette évolution du rôle des établissements bancaires est essentielle pour faciliter le financement des investissements verts et accompagner les entreprises dans leur transformation.
Leur intervention est particulièrement importante dans des secteurs tels que l’industrie, l’hôtellerie, l’agriculture et le transport, où les investissements nécessaires peuvent générer des économies substantielles à moyen et à long terme.
L’installation de panneaux photovoltaïques dans les établissements hôteliers, la modernisation des équipements industriels, le recyclage des déchets ou encore le déploiement de systèmes d’irrigation intelligents constituent autant de possibilités d’investissement.
En proposant des crédits adaptés aux capacités de remboursement des entreprises et à la rentabilité attendue des projets, la finance verte peut contribuer à transformer les contraintes environnementales en opportunités économiques, tout en améliorant la compétitivité des entreprises tunisiennes.
Cette évolution suppose néanmoins une mutation des pratiques bancaires. Les critères traditionnels de solvabilité devraient être complétés par une meilleure prise en compte de la consommation énergétique, de l’empreinte carbone et des économies susceptibles d’être générées par les investissements envisagés.
L’appui des institutions financières internationales, notamment la Berd, la Banque mondiale et l’AFD, demeure également essentiel. À travers des lignes de crédit dédiées, des garanties et des mécanismes de partage des risques, ces institutions peuvent encourager les banques locales à financer des projets dont la rentabilité s’inscrit parfois dans le long terme.
Des obstacles persistants pour les PME
Malgré ce potentiel, le développement de la finance verte en Tunisie se heurte à plusieurs difficultés. La lourdeur des procédures réglementaires, le manque de visibilité sur les politiques publiques et la difficulté à anticiper les conditions économiques à long terme freinent la concrétisation de nombreux projets. Les cycles d’investissement, qui peuvent s’étendre sur dix à quinze ans, nécessitent en effet un cadre réglementaire stable et suffisamment prévisible pour rassurer les investisseurs.
Les conditions de crédit constituent un autre obstacle majeur, particulièrement pour les petites et moyennes entreprises (PME). Des taux d’intérêt élevés, des durées de remboursement parfois trop courtes et des exigences de garanties difficiles à satisfaire peuvent compromettre le financement de projets pourtant susceptibles de réduire les coûts énergétiques et d’améliorer la productivité.
À ces contraintes s’ajoutent les difficultés rencontrées par certaines entreprises dans la préparation de leurs dossiers. Faute de compétences internes, elles peinent à élaborer un business plan solide, à évaluer les économies attendues ou à démontrer la rentabilité de leurs investissements. La complexité des procédures d’accès aux financements internationaux représente une difficulté supplémentaire pour les structures qui disposent de moyens administratifs et techniques limités.
Face à ces obstacles, Bouabsa préconise un accompagnement plus actif des entreprises par les banques, dès la phase de conception de leurs projets. Cet appui devrait notamment porter sur l’évaluation de la rentabilité et l’identification des mécanismes de financement les mieux adaptés.
Au-delà des instruments financiers disponibles, la réussite de la transition dépendra de la capacité des acteurs publics et privés à lever les obstacles qui entravent les investissements. Pour simplifier des procédures, une meilleure visibilité réglementaire et des conditions de financement adaptées aux besoins des entreprises constituent des leviers essentiels pour accélérer la concrétisation des projets.
L’expert bancaire insiste également sur la nécessité de renforcer la coordination entre les différents acteurs du financement afin de faciliter l’accès des entreprises aux ressources disponibles et de mieux répartir les risques liés aux investissements verts. La finance verte ne doit donc pas être évaluée uniquement à travers le volume des crédits accordés ou le nombre de projets écologiques financés.
Son efficacité doit également se mesurer à sa capacité à accompagner concrètement la transformation des entreprises tunisiennes, à réduire leur vulnérabilité aux chocs énergétiques et hydriques et à renforcer la compétitivité de l’économie nationale.



