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Tribune – 15 octobre 1963 : 63e anniversaire de l’évacuation de la base navale de Bizerte

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  • 15 octobre 2026
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Tribune – 15 octobre 1963 : 63e anniversaire de l’évacuation de la base navale de Bizerte

Par le Colonel (r) Boubaker BENKRAIEM*


Comparée à celle de l’Algérie, la colonisation française de la Tunisie a longtemps été considérée comme «intelligente et humaniste». Mais, quand elle a tourné au drame, sa vraie nature a été dévoilée. Sujet controversé, la crise de Bizerte, la bataille de Bizerte déclenchée en juillet 1961 et conclue il y a soixante trois ans, le 15 octobre 1963, par l’évacuation de cette base navale par les forces françaises, est aujourd’hui davantage explorée par les historiens avec l’ouverture, partielle, d’archives depuis le changement de régime en 2011. 

L’indépendance proclamée le 20 mars 1956 n’avait pas complètement libéré la Tunisie, la France conservant la base navale de Bizerte, un site stratégique qu’elle refusait d’abandonner, prétextant son importance pour la guerre qu’elle mène en Algérie au cours de laquelle elle s’opposait aux combattants algériens qui se battaient, depuis le 1er novembre 1954, contre l’occupant. Pour le Combattant Suprême, le président Habib Bourguiba, cette situation portait atteinte à la dignité nationale et contredisait l’esprit même de l’indépendance.

Le 8 février 1958, presque deux ans après l’indépendance de la Tunisie (20 mars 1956), l’armée française bombarde le paisible village frontalier de Sakiet Sidi Youssef, faisant plus de 70 morts, dont une douzaine d’enfants, et 150 blessés, au prétexte que, voisin de l’Algérie, il abrite des combattants du Front de libération nationale algérien (FLN).

Le président Habib Bourguiba, se servant de cette attaque où le sang tunisien s’est mêlé au sang algérien, revendique solennellement l’évacuation de la base navale de Bizerte par les forces françaises pour achever la décolonisation du pays. Le 27 février 1961, et lors d’une visite officielle en France, il demande au président de Gaulle le transfert de Bizerte à la Tunisie, sans succès. Cinq mois plus tard, il va déclencher la bataille de Bizerte pour que l’indépendance de la Tunisie soit enfin totale et effective. Aussi, cette dernière fraction de territoire encore aux mains des Français, Bizerte, ne le sera que le 15 octobre 1963.

Le récit de cette évacuation doit être connu par nos concitoyens et surtout par la jeunesse.

Ce fut le 15 octobre 1963, sept ans après l’indépendance de la Tunisie et deux ans après la bataille de Bizerte, les Unités de la marine française quittent, définitivement, la rade de la ville. Vers 14 heures, lors d’une cérémonie discrète, un officier français décroche le drapeau bleu blanc rouge. Il le plie en quatre, le met sous son bras et rejoint le navire amiral, qui sera le dernier à quitter le port.

Au même moment, l’aviso tunisien, «Destour», battant pavillon rouge et blanc, apparaît à droite de la rade. À son bord, un petit groupe de responsables tunisiens qui regardent le dernier bateau français s’éloigner. Parmi eux, feu Bahi Ladgham, grand patriote, secrétaire d’Etat à la présidence et à la Défense nationale et secrétaire général du Néo-Destour, les secrétaires d’Etat Taïeb Mehiri, Hassib Ben Ammar et d’autres responsables nationaux et régionaux…

L’évacuation du dernier soldat français se termine vers 15 heures. Les quais où, jusqu’à la veille, trois cargos, douze navires de guerre, un porte-avions, trois mille hommes et des tonnes de matériel attendaient d’être embarqués, sont étrangement déserts. Les Français laissent cependant derrière eux deux pistes d’envol, une base aérienne avec hangar et bâtiments, une base aéronavale, un hôpital, des immeubles administratifs, une tour de contrôle, des installations souterraines inachevées, du matériel de contrôle, de radio, de protection contre les incendies, des quais, des bassins et, surtout, une quinzaine de techniciens pour assurer l’entretien des installations et la formation de Tunisiens capables de prendre la relève.

Le même jour et vers 16 heures, un officier français ouvre la grande porte de fer de la base maritime. Le bateau tunisien accoste à l’endroit même où était amarré le navire amiral français.

Une petite foule, qui a envahi le port, entonne l’hymne national et lance des «Yahya Bourguiba» et Bahi Ladgham hisse le drapeau tunisien sur la base, puis annonce solennellement au téléphone à Habib Bourguiba, le président de la République, «Mission accomplie, M. le Président». Bizerte, «dernière séquelle de l’ère coloniale», selon les mots de Bourguiba, est enfin rendue aux Tunisiens. Dans les rues de la ville, c’est la liesse. Et en quelques heures, la joie s’étendra à tout le pays. 

Depuis le retrait des troupes françaises du territoire tunisien en 1958, Bourguiba n’avait cessé de revendiquer l’achèvement de la décolonisation par l’évacuation de la base navale. Pour faire taire les surenchères nationalistes, tant à l’intérieur (Salah Ben Youssef) qu’à l’extérieur (Nasser), il voulait obliger les Français à rendre Bizerte, et non la recevoir de leurs mains, à un moment choisi par eux.

L’intérêt grandit pour cette page de l’histoire passée sous silence et qui interroge le processus de décolonisation tunisien si souvent lénifié. Elle démontre que nulle part la décolonisation ne s’est faite sans douleurs, sans violences ni heurts.

Le président Habib Bourguiba, se servant de cette attaque où le sang tunisien s’est mêlé au sang algérien, revendique solennellement l’évacuation de la base navale de Bizerte par les forces françaises pour achever la décolonisation du pays.

Le général de Gaulle, aux prises avec le drame algérien, n’entendait se laisser «rien dicter ni arracher soit du dedans, soit du dehors», comme il disait. La rencontre entre les deux hommes, entre Bourguiba et de Gaulle le 27 février 1961, au château de Rambouillet, non loin de Paris, tourna au dialogue de sourds. L’affrontement était donc devenu inévitable entre deux leaders enfermés dans des logiques antagonistes et que tout oppose: l’Histoire, le tempérament et la culture.

Cinq mois plus tard, Bourguiba va déclencher, dans des conditions assez difficiles, cette bataille totalement déséquilibrée mais qui sera soutenue et appréciée, non seulement par tout le peuple tunisien, mais encore par tous les hommes libres en Tunisie et au Maghreb.

Les hostilités, déclenchées le 19 juillet 1961, se prolongèrent jusqu’au 23 au matin. Les forces en présence étaient très déséquilibrées:  des troupes françaises bien entraînées et une armée tunisienne courageuse, mais fort peu expérimentée et peu équipée, adossée à des volontaires civils plus gênants qu’utiles. Bilan des pertes : côté français, 27 militaires tués et une centaine de blessés; côté tunisien : plusieurs dizaines de morts dont la moitié était des civils. Malgré cette tragédie, la résistance héroïque des Tunisiens toucha profondément l’opinion publique internationale, révélant la détermination d’un jeune Etat à défendre son intégrité territoriale.

L’évacuation des troupes françaises sera fêtée solennellement le 15 décembre 1963, à Bizerte, envahie par plus de 300.000 personnes. La postérité retiendra l’image de Bourguiba triomphant au milieu de deux grandes figures du nationalisme arabe, Jamal Abdennaceur et Ahmed Ben Bella, respectivement président de l’Egypte et de l’Algérie qui n’avaient jusqu’alors cessé de fustiger les « compromissions » du leader tunisien avec l’Occident.

Avec la France, tout était déjà rentré dans l’ordre. Les relations diplomatiques ayant été rétablies, Paris avait repris son aide. On avait presque oublié, des deux côtés, le bras de fer entre Bourguiba et de Gaulle, deux combattants de la liberté qui s’étaient laissé entraîner dans un conflit qui aurait pu être réglé autrement, c’est-à-dire pacifiquement.

Et que vive la Tunisie éternelle, l’héritière de Carthage et de Kairouan.

B.B.K.

* Ancien commandant du secteur frontalier de Sakiet, ancien Casque bleu au Congo et au Katanga, ancien commandant des Unités sahariennes, ancien sous-chef d’état-major de l’armée de terre, ancien P.D.G., ancien gouverneur.

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La Presse

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