Devenue un produit de luxe, la banane s’éloigne des tables tunisiennes sous l’effet d’une flambée spectaculaire des prix. Entre contrebande, difficultés d’approvisionnement et circuits de distribution opaques, cette situation invite aussi à repenser nos habitudes alimentaires et à redonner toute leur place aux fruits du terroir.
La Presse — Il fut un temps où quelques bananes s’ajoutaient naturellement aux courses de la semaine. Aujourd’hui, le geste relève presque du luxe. À 30 dinars le kilogramme à Tunis et jusqu’à 35 dinars dans certains commerces de Bizerte, ce fruit autrefois populaire est devenu difficilement accessible à une large partie des ménages.
A la rue du 14-Janvier à Bizerte, un journaliste d’une chaîne de télévision a relevé des prix oscillant entre 33.800 et 35 dinars le kilo. Le contraste avec les années précédentes est saisissant. Au début des années 2000, le kilogramme se vendait autour de 1.200 dinar. Entre 2008 et 2020, il coûtait généralement quelques dinars, selon les périodes et les circuits de vente.
Désormais, les consommateurs doivent arbitrer. Acheter des bananes ou remplir davantage le panier avec des produits plus abordables ? Pour beaucoup, le choix est vite fait. La baisse de la consommation ne traduit pas nécessairement un désintérêt pour ce fruit, mais plutôt les limites d’un pouvoir d’achat mis à rude épreuve.
Contrebande et circuits de distribution dans le viseur
Comment expliquer une telle flambée ? La question de l’approvisionnement constitue une première piste. Les volumes disponibles dans les circuits officiels, les coûts d’importation, les frais de transport et les marges successives des intermédiaires peuvent peser sur le prix final. Encore faut-il disposer de données détaillées pour mesurer précisément la responsabilité de chaque facteur.
La contrebande mérite également une attention particulière. Selon les chiffres rapportés par le porte-parole de la douane tunisienne, plus de 90 tonnes de bananes introduites illégalement ont été saisies depuis le début de l’année. Ces opérations témoignent de l’existence de circuits parallèles, sans pour autant démontrer que ceux-ci expliquent à eux seuls la flambée des prix.
Le véritable enjeu consiste à garantir un approvisionnement régulier par les circuits légaux, à renforcer les contrôles et à mieux surveiller les conditions de distribution. Les consommateurs ont besoin de comprendre pourquoi les prix affichés sur les étals peuvent atteindre de tels niveaux, alors que les autorités disposent de mécanismes de régulation.
Vers une génération non bananière
Mais cette crise offre aussi l’occasion de poser une question plus simple : pourquoi continuer à vouloir acheter à tout prix un fruit importé alors que la Tunisie dispose d’une diversité remarquable de fruits locaux ?
Oranges, pommes, grenades, figues, raisins, pastèques ou dattes : notre agriculture fournit, selon les saisons, de nombreuses alternatives intéressantes. Riches en vitamines, en fibres ou en antioxydants selon les variétés, ces fruits permettent de diversifier l’alimentation tout en privilégiant les productions locales.
Changer ses habitudes ne signifie pas renoncer au plaisir de manger. Cela consiste plutôt à adapter ses choix aux saisons, aux prix et aux ressources disponibles. Remplacer les bananes par des oranges en hiver, des figues en été ou des grenades en automne relève d’un réflexe de bon sens, à condition de tenir compte des prix réellement pratiqués sur les marchés.
Cette évolution peut également soutenir les agriculteurs tunisiens, encourager la consommation de produits de proximité et limiter la dépendance à certains fruits importés. Encore faut-il que les productions locales restent accessibles et que leur commercialisation soit organisée de manière à profiter aussi bien aux producteurs qu’aux consommateurs.
Un fruit de moins, du bon sens en plus
La banane n’est pas un aliment indispensable. Son absence de l’assiette ne constitue donc pas, en soi, une privation nutritionnelle, dès lors que l’alimentation demeure variée et équilibrée.
À 35 dinars le kilo, continuer à en acheter par habitude n’a guère de sens lorsque des alternatives locales sont disponibles à meilleur prix. Il est peut-être temps de faire évoluer nos réflexes, sans culpabilité ni nostalgie.
La lutte contre la contrebande et l’amélioration de l’approvisionnement restent nécessaires. Mais la réponse passe aussi par les consommateurs: privilégier les fruits de saison, comparer les prix et redécouvrir les richesses de nos vergers.
La banane peut rester un plaisir occasionnel. Elle n’a pas vocation à devenir une dépense imposée au budget familial. Et si cette flambée nous apprenait finalement à mieux consommer tunisien ?



