E-FEST CAMP : Du numérique à l’épreuve du territoire
À Ksar El Ferch, du 30 octobre au 1er novembre 2026, Afif Riahi poursuit une expérience engagée en avril 2025 : déplacer un festival de musiques actuelles et de cultures numériques vers le Sud tunisien et faire du patrimoine un terrain de création, de médiation et de coopération avec les habitants.
La Presse — Il y a des déplacements qui ne se résument pas à un changement de décor. Lorsque E-Fest quitte l’Acropolium de Carthage pour s’installer à Ksar El Ferch, dans le gouvernorat de Tataouine, le festival ne change pas seulement de paysage. Il déplace aussi le centre de gravité de son projet. Après plusieurs éditions à Carthage et des années d’interruption, le rendez-vous des musiques actuelles et des cultures numériques a renoué avec le public en avril 2025, dans un ksar du Sud-Est tunisien. La deuxième édition d’E-Fest Camp, prévue du 30 octobre au 1er novembre 2026, entend approfondir cette orientation.
Pour Afif Riahi, directeur artistique de l’association Echos Electrik, à l’origine du projet, l’enjeu dépasse désormais la diffusion artistique. Il s’agit de comprendre comment un événement culturel peut s’inscrire dans un territoire, entrer en relation avec ses habitants et contribuer à faire émerger d’autres usages du patrimoine. Une ambition qui suppose de revoir les méthodes de travail, le calendrier et, surtout, la relation avec le milieu d’accueil.
L’histoire d’E-Fest s’est construite autour des cultures numériques, de la musique électronique et des arts visuels. D’abord Echos Electrik de 2007 à 2016 investissant déjà l’Acropolium de Carthage, et autres lieux en proposant concerts, performances, installations et expériences sonores. Le parti pris consistait à faire découvrir des formes artistiques encore peu diffusées, à explorer les possibilités créatives des outils numériques et à occuper un lieu patrimonial autrement que par ses usages habituels. Les archives du festival témoignent de cette volonté de croiser les disciplines et les modes d’expression.
Au fil des éditions, un public et une communauté se sont constitués autour de cette proposition. Mais le retour de 2025 a ouvert un autre chantier : comment transposer cette expérience dans un contexte territorial différent, où les pratiques culturelles, les attentes et les rapports à l’événementiel ne sont pas nécessairement les mêmes ?
Le choix de Ksar El Ferch, à Ghomrassen, ne relève pas uniquement de l’attrait esthétique du site. Avec ses quelque 280 ghorfas et une superficie d’environ 13 300 mètres carrés, le ksar témoigne d’une architecture organisée autour du stockage, des échanges et de la vie collective. Lieu de mémoire, il devient aussi un espace de rencontre entre création contemporaine et patrimoine bâti. La première édition d’E-Fest Camp y a ainsi marqué une nouvelle étape dans l’histoire du festival.

Cette implantation ne va pourtant pas de soi. Afif Riahi insiste sur la nécessité de construire une proximité réelle avec les habitants d’une région qu’il décrit comme conservatrice, et dont une partie de la jeunesse quitte le territoire. Comment susciter l’intérêt, obtenir l’adhésion et faire en sorte que le festival ne soit pas perçu comme une manifestation extérieure venue occuper temporairement un lieu ?
La question engage toute la méthode du projet. Le travail de médiation doit commencer bien avant l’ouverture du festival, avec une attention portée aux acteurs locaux, à leurs attentes et à leurs réticences. Afif Riahi évoque notamment les précautions nécessaires dans les relations avec les structures locales et les inquiétudes que peuvent susciter les initiatives nouvelles. Le temps consacré à ces échanges devient ainsi une composante du projet artistique lui-même.
L’enjeu est de dépasser la logique d’un événement ponctuel. Dans son éditorial, le directeur artistique présente cette deuxième édition comme une étape vers des collaborations plus étroites entre créateurs, jeunes, artisans et acteurs culturels. Le partage des connaissances, la transmission et la construction de projets ancrés dans les réalités locales constituent les axes annoncés pour 2026.
Cette démarche donne au mot « camp » une portée particulière. E-Fest Camp se veut une parenthèse de trois jours, propice à la concentration, à la création et à la rencontre, une forme de retrait temporaire des sollicitations extérieures. Mais cette bulle n’a pas vocation à devenir un espace fermé sur lui-même. Elle doit permettre, au contraire, de rapprocher des univers qui se croisent rarement et de prolonger les échanges au-delà du festival.
La programmation annoncée articule plusieurs espaces musicaux : une scène consacrée aux performances, une scène principale orientée vers des propositions plus pop et un espace dédié aux afters. À cette architecture s’ajoutent des rencontres et des activités de transmission. L’Agora doit accueillir des dialogues citoyens, notamment autour du tourisme durable, tandis que des masterclasses aborderont l’intégration des arts numériques au spectacle vivant.
La présence d’un village consacré au partenaire local doit également favoriser les échanges avec les acteurs du territoire. L’ambition est de faire coexister les concerts, les pratiques artistiques et les discussions sur les conditions d’un développement culturel durable.
Parmi les propositions évoquées figure le nouveau projet de Vipa, ainsi qu’un travail de projection vidéo dans les ghorfas. Une interrogation traverse cette dernière proposition : le désert est-il réellement vide ? Derrière la question, une invitation à déplacer le regard sur un territoire souvent appréhendé à travers son immensité paysagère, alors qu’il est aussi habité, traversé d’histoires et porteur de savoir-faire. Le projet entend ainsi mettre les technologies numériques au service d’une expérience artistique qui ne se limite pas à l’écran ou à la performance. Elles deviennent des outils pour interroger l’espace, renouveler la perception du patrimoine et faire dialoguer des formes contemporaines avec un environnement chargé de mémoire.
Reste la question des moyens et de la continuité. Le festival annonce une billetterie libre et consciente, dont le principe est d’associer la participation du public à la perspective de rénovation du ksar. Le dispositif pose une question essentielle : comment faire d’une manifestation culturelle un levier de préservation patrimoniale sans faire reposer sur elle seule une responsabilité qui engage aussi les acteurs publics et les structures locales ?
C’est à cet endroit que se mesure la portée du projet. La programmation peut attirer des visiteurs et donner une visibilité au site ; la transformation de cette visibilité en bénéfice durable pour le territoire dépend, elle, de la continuité des collaborations et de la capacité à inscrire les initiatives dans le temps.
Afif Riahi défend une conception de la culture qui dépasse l’événementiel et la seule logique de fréquentation. Le pari d’E-Fest Camp est de faire de la création un point de départ: pour se rencontrer, transmettre, questionner les usages d’un lieu et imaginer d’autres relations entre patrimoine, habitants et artistes.
Du 30 octobre au 1er novembre, Ksar El Ferch accueillera donc bien plus qu’une succession de concerts. Le rendez-vous permettra de poursuivre une expérience dont l’ambition est clairement posée, mais dont la véritable mesure se jouera aussi au-delà de ces trois jours : dans la confiance construite avec les habitants, les projets qui pourront se prolonger et la place que la création contemporaine saura trouver au sein du territoire.



