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Vient de paraître – « Le Vent de Sirocco » d’Alfonso Campisi : « Une histoire qui mérite d’être connue »

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  • 20 octobre 2026
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Vient de paraître – « Le Vent de Sirocco » d’Alfonso Campisi : « Une histoire qui mérite d’être connue »

Ce livre est l’histoire de Lucia Campisi, première pharmacienne en Tunisie. C’est un roman sur la justice et la liberté et sur une femme qui, en soignant les autres, avait fini par se guérir elle-même. « C’est une histoire qui mérite d’être connue. Elle mijote dans ma tête depuis une trentaine d’années », a raconté Alfonso Campisi lors de l’événement de présentation et de dédicace de son livre.

La Presse — Écrivain, chercheur et universitaire d’origine italienne, Alfonso Campisi est également président de la première chaire universitaire au monde consacrée à la langue et à la culture siciliennes.  Installé en Tunisie depuis de nombreuses années, il a publié plusieurs essais et ouvrages historiques qui lui ont valu des prix littéraires prestigieux. Ses textes portent principalement sur les migrations siciliennes vers la Tunisie au fil du temps et les échanges culturels entre la Sicile et le Maghreb.

Après un premier roman paru en 2020, « Terres promises », qui traite des mêmes thèmes, il vient de publier chez Hkeyet Editions un ouvrage hybride bilingue « Le Vent de Sirocco ». Ce livre raconte l’histoire de « Zia Lucia Campisi », (1883-1968), arrière-tante de l’auteur et première pharmacienne en Tunisie. Née à Trapani dans un milieu aristocratique, elle a abandonné le luxe du palais familial pour poursuivre ses études universitaires puis venir s’installer en Tunisie jusqu’à son décès.

Son parcours singulier est mis en récit  entre biographie académique et reconstitution romanesque, en plus de lettres authentiques échangées avec sa cousine. Le texte est paru en deux langues dans un seul volume. « C’est une histoire qui mérite d’être connue. Elle mijote dans ma tête depuis une trentaine d’années », a raconté Alfonso Campisi lors de l’événement de présentation et de dédicace de son livre. Tout a commencé par la découverte du contenu d’une boîte métallique rouillée restée longtemps dans un tiroir. Elle lui a été offerte par sa grand-mère quand il était encore étudiant, pensant que les lettres pourraient l’intéresser. « Je n’ai jamais abandonné l’idée d’écrire sur elle, de lui donner la parole, de la ressusciter », a souligné Campisi avec une émotion manifeste.

La Tunisie, un exil qui libère

Avant la préface, le livre comprend une dédicace à Lucia « qui a choisi la liberté », mais aussi « à toutes les femmes qui osent tracer leur propre chemin ». En effet, avec tous les détails à découvrir au fil des pages, on ne peut résister à ce goût d’émancipation qui devient contagieux par moments, tant  pour ceux qui ont connu « La dottoressa » de près que pour les lecteurs que ce profil ne tarde pas à fasciner.

Lucia Campisi est née dans « un monde de silences et de dorures  ». Ce n’était certainement pas l’argent qui faisait défaut, mais l’épanouissement. Les filles étaient mariées de force pour des considérations matérielles. Les traditions rigides jugeaient toute femme instruite comme « une femme perdue ». Face aux tabous de l’époque, Lucia a fait le choix révolutionnaire d’avoir un diplôme, d’embrasser une carrière professionnelle et de se construire un nouveau point d’ancrage.

Elle est d’abord partie à Rome pour être la première femme à faire des études de pharmacie, une branche jusque-là réservée à la gent masculine. Puis, elle a définitivement abandonné le confort des« cages dorées de la noblesse ». En 1907, Lucia a embarqué en Tunisie pour un voyage sans retour, là où « personne ne l’attendait, personne ne la connaissait ». Dans cette nouvelle vie, elle est seule maîtresse de son destin au sein d’une« capitale flamboyante où elle cesse d’être l’ombre qu’elle était en Sicile », écrit Alfonso Campisi.

Cet exil choisi lui a permis de concrétiser ses rêves d’autonomie et de succès professionnel, en dépit des différences de cultures et de mentalités. « Ici, le cœur parle la même langue que moi », a noté Lucia dans l’une des lettres adressées à sa cousine. Or, une femme pharmacienne, c’était inhabituel, voire risqué. Il a fallu résister face aux préjugés ainsi qu’aux considérations financières, politiques et sociales que l’auteur a détaillées. Le roman ne se réduit pas à une simple « success story », expression moderne pour qualifier des biographies dont l’issue heureuse semble acquise d’avance.

Le récit d’Alfonso Campisi, enrichi par les correspondances, nous dévoile une histoire d’affranchissement et de déchirement à la fois. Certains écrits de Lucia étaient, en effet, teintés de mélancolie. Celle qui « a trop lutté pour son autonomie » a tiré un trait sur l’idée de se marier, sans une once de regret. Si à Tunis, «  l’air était à elle », la nostalgie de sa Sicile natale lui a pesé durant ses premières années. « Une identité qu’elle chérit autant qu’elle fuit ». Au final, ce mal du pays s’est estompé avec le temps, « jusqu’à ce que la Sicile n’était plus qu’une abstraction, un rêve lointain qui ne parvenait plus à troubler son présent », écrit Alfonso Campisi.

Au 98 Bab Souika…

Si la couverture du livre d’Alfonso Campisi indique que c’est un roman, la structure est loin du format habituel avec intrigue et dénouement. Derrière le volet narratif, il y a une illustration concrète de la Tunisie multiculturelle et cosmopolite d’antan, d’où le rapport étroit avec les autres ouvrages du même auteur. Le livre porte un regard passionnant sur le quartier de Bab Souika, décrit en « mosaïque vibrante  », avec l’enrichissement mutuel des Tunisiens et des exilés européens unis par l’espoir d’un avenir meilleur. Ce « lieu de suggestions et de fascination  » est aussi célèbre pour son effervescence littéraire et artistique qu’on retrouve, entre autres, dans les biographies d’Ali Douagi et de Hedi Jouini. La pharmacie située au 98, Bab Souika n’est pas uniquement une adresse où l’on soigne, mais « un observatoire privilégié de la complexité humaine ». On y retrouvait du respect, de l’amitié même, indépendamment des origines, du statut social et des appartenances politiques. Lucia recevait souvent ceux qui ne mangeaient pas à leur faim sans se faire payer. Le rapport avec ses voisins, dont Souad, son amie intime, met également en lumière la proximité entre les locaux et les exilés. Le multiculturalisme n’était donc pas une idée abstraite à prôner, mais « une nécessité quotidienne ». D’ailleurs, on retrouve comme symbole de partage, le premier couscous préparé ensemble, qui est en fait un plat commun entre la Tunisie et la Sicile.

La vie de Lucia Campisi est racontée dans ce roman en parallèle avec les grands événements historiques de l’époque: la Guerre mondiale, la grippe espagnole, les grandes idées révolutionnaires, l’indépendance de la Tunisie… Certains épisodes ont alors été relatés avec une sensibilité particulière qui restitue leur dimension personnelle « au-dessus de la rigidité et de l’anonymat des chiffres ». La dottoressa s’est même engagée dans les mouvements de lutte pour la libération de la Tunisie, avec la conviction que le combat d’un pays pour la liberté rejoint et se confond avec son propre combat pour l’autonomie.

De la biographie à l’autobiographie

« Le Vent de Sirocco  » est annoncé comme une biographie de l’arrière-tante. Or, c’est le vécu et les convictions de l’auteur lui-même que l’on retrouve d’abord à mots couverts, puis explicitement vers la fin. En plus du lien de sang, une proximité se dévoile entre le destin de Lucia Campisi et celui de son neveu. Tout comme elle, il a quitté sa Sicile natale pour recommencer une nouvelle vie en Tunisie. « On ne choisit pas sa naissance, mais on a tout de même le privilège de choisir un ancrage », a déclaré l’auteur lors de la présentation de son ouvrage. Ce n’est certainement pas un hasard géographique. En plus des siècles d’histoire commune, il existe peut-être au plus profond de leur inconscient un lien presque génétique qui les rattache viscéralement à cette terre, comme s’interroge l’auteur à la fin de son roman. En fait, de nombreux Italiens, de la Sicile ou d’ailleurs, sont  installés en Tunisie depuis trois générations ou plus et continuent à vivre dans cet entre-deux permanent. Et s’il fallait résumer ce dédoublement en une phrase, on pourrait retenir cette idée formulée par Alfonso Campisi : « On ne devient soi-même qu’en acceptant de se perdre dans une autre culture pour mieux y découvrir ce qu’il y a d’universel en nous ».

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Auteur

Amal BOU OUNI

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