«Les Ligaments croisés» de Béchir Garbouj à Beït al-Hikma : Entre art du jeu et fracture existentielle
Présenté mercredi 14 octobre à l’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts, Beït al-Hikma, par la professeure Amina Ben Damir, le sixième roman de l’auteur francophone tunisien Béchir Garbouj, paru en 2025 aux éditions Demeter, fait du football le miroir d’une société et d’une condition humaine. L’auteur, lui, y voit d’abord un roman né du confinement.
La Presse — «Le football peut-il entrer en littérature ?». C’est la question que pose, en sous-titre, la présentation de ce roman, et elle a de quoi surprendre dans un cadre universitaire, où le ballon rond a longtemps suscité le mépris des intellectuels, tenu pour un « opium du peuple » ou une affaire de « gros muscles et de gros sous ».
Pour la présentatrice, «Les Ligaments croisés» y répond sans ambiguïté :” Le rectangle vert n’est pas un simple terrain de jeu, mais un miroir grossissant de la société tunisienne contemporaine et un teint révélant les méandres de l’âme humaine. En somme, une histoire universelle servie par la plume d’un auteur dont l’écriture s’apparente à un véritable match de football.
Béchir Garbouj signe un livre dont le football est un enjeu autant que la littérature, illustrant l’adage selon lequel le foot est bien plus que le foot. Arborant le titre «Les Ligaments croisés», en référence à une blessure particulièrement redoutée par le sportif, l’ouvrage dépasse la réalité physique du traumatisme corporel pour devenir la métaphore absolue d’une fracture existentielle.
À travers l’enquête polyphonique sur la disparition mystérieuse de Malik, génie du football à l’aube de la retraite, le livre propose une radioscopie sociale et politique ancrée dans le réel tunisien et mondial. C’est aussi l’histoire d’une tragédie familiale où les liens humains fragilisés vont se briser sous l’impact du cynisme du football business, un milieu où les joueurs deviennent des marchandises aux mains des puissances politiques et financières, selon la présentatrice.
«Qu’on ne cherche pas, dans «Les Ligaments croisés», un roman sur l’économie du football». Rassurant ceux qui n’ont pas lu le livre, Béchir Garbouj prévient : les enjeux sociaux et financiers du ballon rond, il ne s’y est « pas beaucoup appesanti ». Ce qui l’intéresse, c’est autre chose : « Ce que j’aime, moi, c’est le grand football».
Pas celui qui sert à « exciter toutes sortes d’émotions ou d’exaltations », mais celui où des artistes s’affrontent, « comme si je voyais Braque, Picasso, Pissarro dans la même arène », chacun faisant preuve à sa façon «d’excellence, d’invention et de créativité ».
Le roman, avoue-t-il, doit à 80 ou 90 % au Covid : enfermé devant des matchs joués dans des stades vides, il a ressenti un « évidement de la réalité » et le manque de la foule. Il s’est alors promené mentalement dans la médina de Tunis, où il a inventé un palais qui n’a jamais existé, image de la « lente décrépitude » de l’histoire.
L’auteur a aussi voulu écrire un livre presque entièrement dialogué, pour s’exercer à l’écriture dramatique et rompre avec l’omniscience du roman balzacien: «Ce n’est pas l’auteur qui impose une vision». Son héros, portrait jamais achevé, n’existe qu’à travers des points de vue, et la rumeur, que le football favorise plus que tout, en est le narrateur central.
Pour la présentatrice, le roman montre un football instrumentalisé par le pouvoir : contrôle social, prestige, affaires, rivalités de clubs, stratégie du «pain et des jeux». Elle lit aussi dans le roman une critique du patriarcat : du régime beylical à la «république des pères», puis à l’arrivée des « frères », jusqu’à la phrase-clé de la page 138, « Le père est à la base de tout ».
Malik rejette son père, fuit sa propre paternité et abandonne même son prénom, qui évoque la royauté, pour Sofiane, celui que voulait sa mère. Le narrateur s’interroge pourtant sur «cette obstination à ne pas regarder vers les sommets », ce garçon «qui s’arrêtait pile avant la dernière marche».
C’est l’histoire d’un homme qui a refusé d’être le premier. Au centre du livre, un silence. «Peut-on dire non au bonheur, au succès, aux projecteurs et à l’argent lorsque le monde entier vous acclame ?». Malik choisit l’effacement, une « nécessité existentielle » plutôt qu’un caprice de star, après avoir vu de trop près l’envers du football moderne.
Sa trajectoire s’achève en quête mystique, que la présentatrice relie à une triple disparition, celle d’un joueur, du beau jeu, et du livre et de l’humain face aux humanoïdes et à l’intelligence artificielle. Dans cet ouvrage, Béchir Garbouj assume une ambition de conteur où il est question de multiplier les intrigues et les petits événements pour créer « un vertige narratif », maintenir le lecteur en attente tout en le laissant se perdre un peu.
D’après lui, «on va lire des romans parce qu’on a besoin d’histoires, comme l’enfant qui écoute sa grand-mère». Il veut rendre l’intériorité des personnages, mais par des regards multiples, qui disent mieux leur complexité.



