Première édition du « Tunisia Industry Talks » : L’industrie de demain, entre atouts à consolider et défis de compétitivité à relever
Ayant fait preuve de résilience et réussi à attirer de grands partenaires étrangers, leaders dans plusieurs filières, l’industrie tunisienne dispose d’atouts qui expliquent ses performances. Toutefois, l’enjeu ne consiste plus seulement à produire davantage et à moindre coût, mais aussi à capter une plus grande valeur ajoutée, à renforcer la compétitivité et à progresser dans les chaînes de valeur mondiales. Autant de défis à relever pour faire face aux bouleversements qui secouent l’économie mondiale. Ces enjeux étaient au cœur de la première édition de « Tunisia Industry Talks », qui s’est tenue hier à Tunis.
La Presse — Réunissant les principales figures de l’écosystème industriel, la première édition de « Tunisia Industry Talks » s’est tenue hier autour du thème « Compétitivité, innovation et partenariats stratégiques ». Organisé par la Conect et la Konrad-Adenauer-Stiftung, sous le patronage du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie, cet événement a constitué une véritable plateforme de dialogue entre les différents acteurs de l’industrie en Tunisie. Lors de cet événement inédit, il était question de débattre des enjeux de compétitivité et de résilience des industriels mais aussi des défis en matière d’énergie, de financement, de montée en gamme et de coproduction avec les partenaires économiques de la Tunisie.
Trois chantiers prioritaires
Ouvrant les débats, Slah Zouari, ministre chargé de la gestion du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie, a souligné que le défi de l’industrie tunisienne consiste aujourd’hui à transformer les capacités et les atouts du pays en investissements effectifs, en emplois qualifiés et en valeur ajoutée durablement créée sur le territoire national.
Dans son allocution, il a précisé que la réflexion porte désormais sur la place que la Tunisie doit occuper dans une économie mondiale en profonde recomposition. Évoquant les mutations qui redessinent le paysage économique mondial, le responsable a souligné que la géographie industrielle se transforme en profondeur. « Les chaînes de valeur se réorganisent sous l’effet des impératifs de proximité et de sécurité des approvisionnements. La transition énergétique impose de nouvelles exigences, tandis que la numérisation et l’intelligence artificielle transforment les procédés et les métiers. À ces mutations s’ajoute le retour de politiques industrielles agressives, qui intensifient la concurrence pour les capitaux, les technologies et les talents », a-t-il indiqué.
Il a affirmé que, dans ce contexte, la Tunisie dispose d’atouts solides, notamment d’une base industrielle diversifiée, de compétences reconnues, d’une proximité avec les marchés européens et d’un réseau d’accords commerciaux. Les performances des industries mécaniques et électriques, ainsi que celles des filières automobile, aéronautique, textile et agroalimentaire, en témoignent. Présentant les statistiques de 2025, Zouari a rappelé que les recettes d’exportation des industries mécaniques et électriques avaient progressé de 8,7 %, tandis que les investissements industriels déclarés avaient dépassé les 2,5 milliards de dinars.
Pour le ministre, ces résultats doivent être consolidés, car « la proximité géographique à elle seule ne garantit plus la compétitivité ». L’enjeu, à ses dires, n’est pas simplement de produire davantage, mais de progresser dans la chaîne de valeur, en passant de la sous-traitance à la conception, de l’exécution à l’ingénierie et de l’adaptation technologique à l’innovation. « C’est à cette condition que notre industrie garantira son positionnement international », a-t-il affirmé.
Pour atteindre ces objectifs, le ministre a identifié trois chantiers prioritaires. Le premier concerne la modernisation de l’appareil productif. Il a souligné à cet égard que le programme national d’accompagnement vers l’industrie 4.0 doit notamment permettre aux PME d’intégrer les outils numériques, l’automatisation et les technologies avancées. « Cette transformation ne serait pas réussie sans investissement dans les qualifications, la recherche appliquée et les passerelles entre universités et entreprises », a-t-il expliqué. Le deuxième chantier porte sur le financement. De nombreuses entreprises tunisiennes, explique-t-il, notamment les PME, peinent encore à financer leur modernisation, à renforcer leurs fonds propres ou à accéder à des instruments adaptés à leur cycle d’investissement. Selon le ministre, le programme de mise à niveau, les mécanismes de bonification et les outils de restructuration financière apportent des réponses à ces difficultés. « C’est pour cela que nous devons en améliorer la visibilité, l’accessibilité et la complémentarité, en mobilisant les banques, les investisseurs et les institutions de financement autour de projets industriels viables », a-t-il insisté. Enfin, le troisième défi évoqué est énergétique. La sécurité de l’approvisionnement, la maîtrise des coûts et l’efficacité énergétique conditionnent, d’après le ministre, la capacité des industriels à produire et à exporter. Il a affirmé, en ce sens, que le développement des énergies renouvelables et la décarbonation de l’industrie ne relèvent donc plus de la seule exigence environnementale. Ils contribuent également à faciliter l’accès aux marchés et à renforcer la compétitivité des entreprises. Pour Zouari, l’État doit donner de la cohérence et de la prévisibilité à l’action publique, les entreprises doivent pouvoir investir, innover et conquérir de nouveaux marchés, tandis que les partenaires de la Tunisie sont appelés à contribuer à des projets créateurs de valeur partagée. « Notre ouverture doit être à la fois européenne, africaine et méditerranéenne. L’Europe demeure un partenaire industriel majeur, mais les perspectives de coopération avec les marchés africains, les espaces régionaux et les nouveaux investisseurs doivent être pleinement exploitées. Nous avons la vocation d’être non seulement une plateforme de production, mais également un lieu de conception de services industriels et de partenariats technologiques », a-t-il déclaré. Il a ajouté, dans ce contexte, que la Tunisie doit ainsi privilégier les partenariats favorisant la coproduction, le transfert de technologies, la recherche et le développement, ainsi que l’intégration des entreprises tunisiennes dans les chaînes de valeur.
L’État et l’administration territoriale au service de l’investissement
Présent à la cérémonie d’ouverture, le gouverneur de Tunis, Imed Boukhris, a mis l’accent sur le rôle de l’État et de l’administration territoriale dans l’accompagnement de l’investissement et du développement industriel. Soulignant les atouts dont dispose la Tunisie, notamment une tradition industrielle reconnue, des compétences humaines de qualité, un savoir-faire diversifié et une position géographique stratégique , Boukhris a estimé que ces acquis doivent être consolidés et valorisés afin de répondre aux exigences d’un environnement international de plus en plus concurrentiel. L’ambition est, à ses dires, non seulement de préserver l’appareil productif, mais aussi de le rendre plus compétitif, plus innovant et davantage intégré, afin qu’il contribue pleinement à la souveraineté économique du pays.
Revenant sur les enjeux abordés lors de l’événement, le gouverneur a identifié trois défis majeurs pour l’industrie tunisienne : les conditions internes de compétitivité, notamment l’accès au financement, la disponibilité des ressources et la maîtrise des coûts énergétiques ; le positionnement sur les marchés internationaux, dans un contexte de recomposition des chaînes de valeur mondiales ; et, enfin, l’ouverture régionale et internationale.
« L’enjeu n’est pas seulement d’attirer des investissements, mais d’attirer des investissements qui créent de la valeur en Tunisie, favorisent les transferts technologiques et génèrent des emplois durables et qualifiés », a-t-il affirmé. C’est dans ce contexte que le gouverneur a évoqué l’importance du rôle de l’Etat et de l’administration territoriale dans l’accompagnement de l’investissement et du développement industriel.
Il a ajouté dans cette perspective que, l’État a la responsabilité de définir les orientations stratégiques, garantir l’intérêt général et créer les conditions favorables à une économie productive et compétitive. L’administration, quant à elle, doit être, précise-t-il, un facteur de facilitation, de coordination et d’efficacité au service de l’investissement, de l’entreprise et de l’emploi.
« Un État fort est un État qui fixe le cap, qui garantit les règles et qui mobilise les moyens nécessaires pour permettre aux forces productives nationales de déployer pleinement leur potentiel. Et c’est ce que fait actuellement la Tunisie. À l’échelle du gouvernorat de Tunis, notre engagement s’inscrit dans cette même dynamique : renforcer la coordination entre les services publics, promouvoir le dialogue avec les acteurs économiques et accompagner, dans le cadre de nos prérogatives, les initiatives créatrices de richesses et d’emplois », a-t-il déclaré.
Et d’ajouter : « Le développement industriel est une responsabilité nationale partagée qui exige la complémentarité entre un État stratège, une administration efficace, une entreprise responsable et des partenaires engagés. »
Une intégration industrielle à plus forte valeur ajoutée
Prenant la parole, le président de la Conect, Aslan Berjeb, a axé son intervention sur les moyens de positionner la Tunisie dans les partenariats industriels de demain.
L’industrie de demain que le pays ambitionne de bâtir ne part pas de zéro, a-t-il rappelé. Il a ainsi souligné les efforts déployés depuis les années 1970 par l’État, l’administration, les leaders industriels tunisiens, les centres techniques et les réseaux d’accompagnement. « Cet héritage qui a été bâti nous oblige à préparer la prochaine étape », a-t-il insisté.
Dans ce contexte, le président de la Conect a salué la résilience des PME tunisiennes, qui ont dû faire face à une succession de chocs, y compris, la pandémie de Covid-19, les perturbations des approvisionnements et des transports, les tensions énergétiques, mais aussi les contraintes internes liées au financement, au fonctionnement et au manque de visibilité.
Ces entreprises sont, selon lui, appelées à grandir, mais cette évolution suppose de réunir les conditions nécessaires. « Cela passe par un meilleur accès au financement, une énergie compétitive et les conditions qui leur permettent d’investir avec confiance », a-t-il affirmé.
Berjeb a ainsi appelé à fixer un cap clair, à savoir sa souveraineté industrielle et l’accroissement de ses capacités de production de la Tunisie. « Être souverain ne signifie pas tout fabriquer par soi-même. Cela signifie savoir quelle capacité maîtriser, quelle dépendance sécuriser et quels partenariats construire », a-t-il ajouté.
Pour la Tunisie, cette ambition passe par une intégration plus forte et plus qualifiée dans les chaînes de valeur mondiales, a-t-il précisé. « L’importance industrielle de notre pays dépasse la taille de son marché intérieur. Elle tient à sa capacité à participer à ce que le monde produit », a-t-il expliqué. Pour illustrer ses propos, Berjeb a expliqué qu’ un composant fabriqué en Tunisie est intégré dans un équipement commercialisé à l’étranger, et qu’une solution conçue par des équipes tunisiennes peut être déployée dans plusieurs pays. « C’est cette place dans les réseaux internationaux de production et d’innovation que nous devons absolument renforcer. Et nous devons retenir davantage de valeur en Tunisie grâce à l’ingénierie, à la conception et à la recherche scientifique », a-t-il insisté.
Le développement technologique en Tunisie et son intégration internationale sont, selon lui, deux leviers essentiels pour faire grandir le tissu industriel local. « Nous disposons d’ingénieurs et de techniciens de très grande qualité. Donnons-leur les moyens de développer ici des solutions reconnues à l’international et de construire, avec nos partenaires, des chaînes de valeur mieux maîtrisées », a-t-il précisé.
Abordant la notion de complexité économique, Berjeb a souligné que cette dernière permettrait de renforcer la capacité du pays à s’adapter aux chocs et à améliorer sa résilience. « L’implantation en Tunisie de centres d’ingénierie et de recherche et développement portés par des groupes internationaux montre que notre pays peut accueillir des fonctions de conception et de développement, en complément de ses capacités de production. L’enjeu ne concerne pas seulement notre jeunesse. il s’agit aussi d’une responsabilité qui consiste à transformer ces projets en collaborations avec nos chercheurs, nos écoles d’ingénieurs, nos start-up et nos PME. La recherche scientifique est essentielle à notre avenir industriel », a-t-il affirmé.
Le président de la Conect a également souligné la place centrale qu’occupe la question de l’énergie dans la stratégie d’intégration de la Tunisie aux chaînes de valeur mondiales. Sa disponibilité, son prix et son empreinte carbone influent directement sur les coûts de production, l’accès aux marchés et les décisions d’investissement. À ces enjeux s’ajoutent ceux du financement, de la performance logistique, de la formation conçue en concertation avec les entreprises, de l’innovation et de l’intégration de l’intelligence artificielle dans les processus industriels. En conclusion de son intervention, Berjeb a enfin, appelé les partenaires de la Tunisie à coconcevoir, coproduire et codévelopper de nouveaux marchés avec les entreprises tunisiennes.
L’Allemagne, un partenaire industriel de longue date
Pour sa part, l’ambassadrice d’Allemagne en Tunisie, Elisabeth Wolbers, a souligné, en somme, l’engagement des entreprises allemandes en Tunisie. Présentes dans le pays depuis des décennies, les témoignages de ces dernières mettent en avant, selon ses dires, des conditions d’investissement favorables dans le pays. «La Tunisie demeure une destination d’investissement encore sous-estimée. Il convient de souligner tout particulièrement la main-d’œuvre hautement qualifiée et engagée, le talent et les compétences de la jeunesse tunisienne. Les entreprises allemandes ont découvert la Tunisie et ses atouts il y a longtemps. Ensemble, avec leurs partenaires tunisiens, elles ont su créer de l’emploi et de la richesse, au bénéfice de nos deux pays et de nos deux peuples», a-t-elle déclaré. L’ambassadrice a, en outre, fait savoir que les entreprises allemandes, continuent, en effet, d’investir en Tunisie dans non seulement les secteurs traditionnels, notamment l’automobile, de surcroît avec des technologies du futur et de pointe mais également dans la recherche et le développement.



