Entretien avec Dr Yassine Halayem, psychologue : Le piège de la perfection physique
La Presse — La corrélation entre le physique et l’estime de soi est indéniable, sauf qu’elle risque, dans certains cas, d’être problématique. Elle l’est en raison d’un processus de déplacement, voire d’inversion des valeurs. Nous vivons à une époque où le mérite ne rime plus avec le savoir et les savoir-faire mais plutôt avec l’impact de l’apparence ou de l’apparat, de l’ostentatoire. Et c’est bien dans cette logique que le physique est soumis à l’épreuve : saurat-il être la carte gagnante, le destrier d’une bataille plus intérieure qu’extérieure ? La réponse nous est fournie par Dr Yassine Halayem, psychologue.
Jusqu’où le physique influe-t-il sur l’estime de soi ?
Il faut distinguer deux dimensions de l’estime de soi : une dimension endogène, qui prend sa source dans notre monde intérieur, et une dimension exogène, qui dépend du regard extérieur, de la reconnaissance sociale et de la manière dont nous pensons être perçus par autrui. Ces deux dimensions sont naturellement liées. Le problème commence lorsque l’une prend une importance disproportionnée au détriment de l’autre. Le physique a toujours influencé l’estime de soi. Mais j’ai le sentiment que nous assistons, depuis plusieurs décennies, à une hypertrophie de la dimension exogène de l’estime de soi, au détriment de la dimension endogène, qui se rétrécit comme peau de chagrin. Cette évolution me semble s’être accélérée avec les smartphones, les réseaux sociaux et la société de consommation. Nous vivons dans un monde d’images, de photogénie, d’instantanéité et d’apparences. Le smartphone concentre nos photographies, nos profils, nos échanges et nos signes de reconnaissance. Il nous place, continuellement, dans la comparaison : qui est le plus beau, le plus séduisant, le plus visible ? Nous ne nous contentons plus de vivre les choses : nous les exposons, nous les partageons et nous les soumettons au regard des autres. Le superficiel, au sens premier, est ce qui appartient à la superficie. Mais le superficiel évoque aussi le manque de profondeur, voire d’authenticité. Et il y a quelque chose de révélateur dans cette proximité entre le superficiel et l’artificiel. C’est ici que se pose la question du rapport entre la forme et le fond. Je résumerais ce rapport par cette formule : « La surface, la forme, n’est que le fond qui remonte à la surface. » La forme peut exprimer le fond, mais elle ne saurait s’y substituer. Or nous semblons parfois croire que posséder les formes attendues — un beau visage, une silhouette valorisée, une apparence conforme aux normes — garantit nécessairement une substance intérieure correspondante. C’est une illusion : la forme peut donner le change sans que le fond soit véritablement consolidé. On peut paraître sûr de soi sans l’être réellement, être admiré sans se sentir digne d’être aimé, correspondre aux critères de beauté sans avoir construit une estime de soi solide. Le danger réside dans l’inversion des valeurs : la forme devient le fond, l’apparence devient la substance, et ce qui se voit prend le pas sur ce qui se vit. Le problème n’est pas d’aimer son apparence, mais de faire dépendre de celle-ci l’essentiel de sa valeur personnelle. Le physique influe sur l’estime de soi jusqu’au point où nous lui permettons de devenir le juge de notre valeur. Une relation équilibrée suppose que l’extérieur et l’intérieur se nourrissent mutuellement et évitent que l’un ne finisse par étouffer l’autre.
La corrélation entre le physique et l’estime de soi risque-t-elle de devenir pathologique chez certaines personnes ? Si oui, pourquoi ?
Oui, et je pense que le phénomène résulte de la rencontre entre des fragilités individuelles et une pression socioculturelle de plus en plus forte. Certaines personnes, en raison de leur histoire, des expériences de rejet, de complexes ou de vulnérabilités psychiques, sont particulièrement sensibles au regard extérieur. Un défaut physique réel ou supposé peut alors devenir bien plus qu’une caractéristique corporelle : il finit par représenter, à leurs yeux, une insuffisance personnelle, une incapacité à plaire ou une raison de ne pas être aimées. Mais cette fragilité ne se développe pas dans le vide. Elle rencontre une lame de fond sociologique et culturelle qui tend à confondre l’apparence avec la valeur personnelle. Les réseaux sociaux, la publicité, la mode et l’industrie esthétique diffusent des modèles auxquels chacun est implicitement invité à s’identifier. Le mécanisme collectif est redoutablement efficace : si la majorité adopte une pratique, celle-ci finit par paraître normale simplement parce que tout le monde la reproduit. Chacun imite les autres, les mêmes modèles se répètent et la norme se renforce d’elle-même. La différence risque alors d’être vécue comme un défaut à corriger. La personne fragile trouve dans son apparence un objet concret sur lequel elle fixe un malaise plus profond. Elle cherche à le résoudre par une transformation physique, éprouve éventuellement un soulagement, puis découvre une nouvelle imperfection. Le processus recommence. C’est là que j’emploierais l’expression « métastase de l’externalisation de l’estime de soi » : la dépendance au regard extérieur ne reste plus une dimension parmi d’autres, elle envahit progressivement le rapport à soi. La personne se compare, vérifie son image, cherche à la corriger et devient toujours plus dépendante de la validation extérieure. Cette dynamique me fait penser, dans une perspective psychanalytique, au « manque du manque ». Le manque est aussi ce qui met le désir en mouvement. Mais lorsque toute insatisfaction doit être immédiatement comblée par un objet, une consommation ou une transformation, la satisfaction devient nécessairement provisoire. Le manque réapparaît, le désir se déplace et la course reprend. On ne résout plus son insatisfaction : on apprend à la nourrir. Il peut alors se produire une véritable désertification intérieure : appauvrissement du désir, recul de l’introspection, diminution de la place accordée aux ressources psychiques et aux relations profondes. La personne investit de plus en plus la surface, tandis que le fond, qui devrait contribuer à son équilibre, reçoit de moins en moins de nourriture. Nous retrouvons ici ce que Freud a exploré sous le thème de la psychopathologie de la vie quotidienne : des mécanismes qui ne sont pas nécessairement pathologiques au départ peuvent, dans certaines conditions, prendre une place excessive et devenir sources de souffrance. La préoccupation corporelle peut ainsi favoriser l’anxiété, la honte, les comportements compulsifs, le repli social ou les symptômes dépressifs. Dans certains cas, elle peut aussi relever d’un trouble clinique, comme la dysmorphophobie. Il faut toutefois distinguer les diagnostics : cette dynamique ne conduit pas automatiquement à un trouble borderline, bipolaire ou psychotique. Elle peut plutôt aggraver des vulnérabilités préexistantes ou participer au maintien de difficultés psychiques. Enfin, il ne faut pas négliger la dimension addictive et marchande du phénomène. La société propose continuellement des moyens de corriger l’apparence, mais elle peut aussi entretenir l’insatisfaction qui rend ces corrections désirables. Le cercle devient vicieux : plus l’individu croit devoir modifier son apparence pour se sentir valable, plus il risque de fragiliser une estime de soi désormais suspendue à ce qui se voit.
Qu’en est-il des différences qui devraient rendre chacun de nous spécial et distinct, à une époque où la modification du physique est accessible et socialement valorisée ? Qu’en est-il de l’identité physique et faciale ?
Il faut distinguer la liberté de modifier son apparence de la pression qui pousse à le faire. Une transformation physique peut être un choix personnel légitime, parfois même une source de bien-être. Le problème commence lorsque cette possibilité devient une obligation implicite : il faudrait corriger son corps, rajeunir son visage et se rapprocher continuellement d’un modèle dominant. Nous disposons de davantage de moyens pour nous différencier, mais nous semblons parfois les utiliser pour nous ressembler. Les mêmes silhouettes, les mêmes visages et les mêmes critères esthétiques se diffusent, jusqu’à transformer la singularité en déficit. Le visage est pourtant plus qu’un ensemble de traits à optimiser. Il porte notre histoire, nos expressions et les traces du temps. Il participe à notre identité et à notre manière singulière d’être présent au monde. Or nous comparons de plus en plus notre apparence ordinaire à des images sélectionnées, retouchées, filtrées ou mises en scène. Une particularité morphologique peut alors être vécue comme un défaut simplement parce qu’elle s’éloigne de la norme dominante. Il ne s’agit pas de prétendre que toute particularité est nécessairement belle, ni de condamner les interventions esthétiques. Il s’agit de rappeler que la singularité d’un visage ne se réduit pas à sa conformité à un modèle. Une société qui considère toute imperfection comme un problème à résoudre finit par rendre la différence suspecte. Cette logique est également économique. Le corps devient un chantier permanent : vêtements, maquillage, soins, entraînement, traitements et interventions sont proposés comme autant de moyens de nous rapprocher d’une version supposément meilleure de nous-mêmes. Le marché peut ainsi transformer l’insatisfaction en demande, puis la demande en consommation. Il suffit de nous faire croire qu’il nous manque toujours quelque chose. Mais je crois que le problème dépasse la seule esthétique. Il touche à une externalisation plus générale de notre existence. Le smartphone concentre nos photographies, nos souvenirs, nos échanges, nos informations et une part de notre identité sociale. Nous lui confions des fragments de nous-mêmes, comme si une partie de notre existence pouvait être transférée vers l’extérieur sous forme de données et d’images. Ces traces peuvent subsister après notre disparition, donnant une impression de continuité, mais elles ne sont pas la personne vivante elle-même. Elles en sont des représentations, des fragments externalisés. Le paradoxe des réseaux sociaux est qu’ils promettent la socialisation et le partage, tout en favorisant un individualisme centré sur l’image : chacun entretient son profil, surveille sa visibilité et cherche la reconnaissance, tout en reproduisant les mêmes codes que les autres. J’y vois une forme possible de désincarnation : une partie de notre attention et de notre investissement psychique se déplace vers la représentation extérieure de nous-mêmes, au point que l’image risque de prendre le pas sur l’expérience vécue. Nous sommes connectés, mais la connexion ne garantit ni la profondeur des relations ni la solidité du rapport à soi. C’est comme si nous déléguions à l’extérieur une part de notre identité, de notre mémoire et de notre reconnaissance. Nos dispositifs numériques deviennent presque des «familiers», des prolongements de nous-mêmes. Mais lorsque la représentation de notre existence prend le pas sur l’existence elle-même, que reste-t-il de notre rapport direct au monde, à autrui et à notre propre intériorité ? La question fondamentale est donc celle de notre autonomie : modifions-nous notre apparence parce qu’elle correspond à notre désir, ou parce que nous avons intériorisé des normes au point de ne plus pouvoir nous en détacher ? La liberté ne consiste pas nécessairement à tout modifier. Elle suppose aussi de pouvoir choisir ce que nous souhaitons préserver, assumer ou ne pas corriger.
Atteindre la perfection physique peut-il compenser les failles de l’estime de soi ? Cette compensation est-elle durable et résisterat-elle à la vieillesse ?
Une transformation physique peut réellement améliorer le bien-être lorsqu’elle répond à une insatisfaction précise. Mais il faut distinguer le soulagement d’un complexe et la résolution d’une fragilité intérieure. Si une personne souffre d’un défaut particulier, sa correction peut l’aider. Mais si elle se sent fondamentalement insuffisante, si elle dépend du regard des autres pour se reconnaître une valeur, la transformation risque de ne traiter que le symptôme visible. C’est alors une fuite en avant. L’apparence modifiée semble répondre au problème, parce qu’elle donne une forme concrète et immédiatement accessible à la solution recherchée. Elle donne le change : la personne croit avoir réparé quelque chose en elle, alors que le sentiment d’insuffisance peut demeurer intact. La quête devient parfois hypnotique. Une transformation apporte un soulagement temporaire, puis une nouvelle imperfection apparaît. La comparaison reprend, un nouvel objectif se dessine et la personne recommence. Le mécanisme se nourrit de sa propre insatisfaction : plus on cherche la perfection, plus on risque de découvrir des raisons de ne jamais se sentir parfait. La question est donc de savoir ce qui se cache derrière cette quête : le désir d’être beau, certes, mais aussi parfois la peur du rejet, le besoin d’être reconnu, la crainte de vieillir ou l’espoir de combler un manque affectif et narcissique. Lorsque la transformation physique devient une réponse systématique à toute difficulté intérieure, le problème est déplacé plutôt que résolu. Le marché de l’apparence peut renforcer cette dynamique, puisqu’il propose continuellement de nouvelles possibilités d’amélioration. Il n’a pas besoin de nous convaincre que nous sommes totalement imparfaits : il lui suffit de nous persuader qu’il nous manque toujours quelque chose. La vieillesse constitue alors une épreuve révélatrice. Le corps se transforme, les traits évoluent, la peau change et les capacités physiques diminuent. Même les soins les plus poussés ne peuvent abolir les signes du temps. Si l’estime de soi repose principalement sur la jeunesse, la beauté ou la capacité à séduire, le vieillissement risque d’être vécu comme une perte de valeur personnelle, et pas seulement comme une transformation corporelle. Cela ne signifie pas qu’il faudrait renoncer à prendre soin de soi ou à vouloir être séduisant. On peut aimer son apparence tout en construisant une estime de soi suffisamment solide pour accepter les changements du corps. L’enjeu est de ne pas confier à un seul élément — particulièrement vulnérable au temps et au regard social — la totalité de notre valeur. Il faut donc nourrir d’autres dimensions de l’existence : les relations affectives, les compétences, les expériences, les valeurs, la créativité, la capacité à penser, à désirer et à contribuer au monde. Ce sont autant de sources qui permettent de ne pas réduire l’identité à une image. Je reviens ici à l’opposition entre l’endogène et l’exogène, entre la forme et le fond. L’extérieur et l’intérieur devraient se nourrir mutuellement. Mais lorsque la forme prétend remplacer le fond, celui-ci risque de s’appauvrir : c’est la désertification intérieure dont je parlais précédemment. Nous consacrons alors une énergie considérable à perfectionner ce qui se voit, tout en négligeant ce qui nous permet de supporter ce qui change. L’apparence peut procurer une satisfaction réelle, mais elle ne saurait garantir à elle seule une estime de soi durable. La véritable question n’est pas de savoir si nous pouvons atteindre la perfection physique, mais si nous pouvons accepter de ne pas l’atteindre sans cesser de nous reconnaître une valeur. Car le corps est soumis aux aléas de temps, les critères de beauté sont relatifs et le regard social fluctue. Si notre estime de soi dépend essentiellement de ces éléments, elle restera fragile. La compensation sera d’autant moins durable qu’elle cherchera à résoudre par la surface une difficulté qui relève du fond. Au fond, nous disposons de moyens toujours plus puissants pour modifier notre apparence, sans disposer pour autant de moyens équivalents pour consolider notre rapport à nousmêmes. Tant que nous confondrons ces deux démarches, nous risquerons de poursuivre indéfiniment une perfection extérieure dans l’espoir qu’elle répare ce qui, en nous, demande autre chose qu’une correction esthétique.



