Economie

Sadok Besbes, président du Groupement professionnel des énergies renouvelables de la Conect, à La Presse:  « Il est urgent d’investir dans la sécurité électrique en Tunisie »

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  • 31 octobre 2026
  • 10 min de lecture
Sadok Besbes, président du Groupement professionnel des énergies renouvelables de la Conect, à La Presse:   « Il est urgent d’investir dans la sécurité  électrique en Tunisie »

Les coupures d’électricité enregistrées durant l’été 2026 ont remis au premier plan les défis de la sécurité énergétique en Tunisie. Sous l’effet des fortes chaleurs et de la hausse de la demande, les tensions sur le système électrique soulèvent des interrogations sur les capacités de production, la fiabilité des infrastructures et la gestion des pics de consommation. Au-delà des désagréments occasionnés aux ménages, ces interruptions mettent en évidence les enjeux économiques liés à la continuité de l’approvisionnement électrique, notamment pour l’industrie, les PME, le secteur touristique et les services. Dans cet entretien accordé à La Presse, Sadok Besbes, président du Groupement professionnel des énergies renouvelables (Gper) de la Conect, analyse les causes des tensions qui ont affecté le système électrique durant l’été 2026, leurs répercussions sur l’activité économique et les leviers à mobiliser pour renforcer durablement la sécurité énergétique du pays. Il revient également sur le rôle du secteur privé dans le développement des énergies renouvelables et souligne la nécessité de faire de la politique énergétique un pilier de la stratégie économique nationale.

La Presse — Les coupures d’électricité survenues durant l’été 2026 doivent être analysées à travers une combinaison de facteurs, plutôt qu’à partir d’une seule explication. La forte hausse de la demande, notamment lors des épisodes de chaleur intense, a exercé une pression accrue sur les capacités disponibles du système électrique tunisien. La question fondamentale réside dans l’adéquation entre l’offre et la demande…

Lorsqu’un système électrique atteint ses limites pendant les heures de pointe, cela peut révéler une capacité de production insuffisante, des indisponibilités techniques, des contraintes au niveau du réseau ou encore une réserve opérationnelle trop limitée.

Il faut également prendre en compte la gestion de la demande. La climatisation constitue un facteur majeur de consommation durant les épisodes de forte chaleur. Toutefois, demander aux citoyens et aux entreprises de réduire leur consommation ne peut constituer une réponse structurelle à une situation récurrente. Nous devons disposer d’une analyse technique complète permettant de distinguer les différentes causes en jeu : la puissance installée, la puissance réellement disponible, les capacités de réserve, l’état des centrales ainsi que les contraintes des réseaux de transport et de distribution. À mon sens, cette situation doit nous conduire à revoir notre approche de la planification énergétique. Les pics de consommation estivaux ne sont pas des événements imprévisibles. Ils doivent être pris en compte dans une stratégie de sécurité électrique capable d’anticiper l’évolution de la demande, les effets du changement climatique et les besoins futurs de l’économie. Il serait donc réducteur de parler d’un simple déficit de production. Le véritable enjeu consiste à construire un système électrique résilient, capable de garantir la continuité de l’approvisionnement aussi bien dans des conditions normales que durant les périodes de forte tension.

Au-delà de l’impact sur les ménages, quelles sont les conséquences économiques des coupures d’électricité sur les entreprises, l’industrie, les investissements ?

Les coupures d’électricité représentent un enjeu économique majeur, dans la mesure où l’énergie constitue un facteur essentiel de production, de fonctionnement et de compétitivité. Pour les entreprises industrielles, une interruption de l’approvisionnement électrique peut entraîner l’arrêt des chaînes de production, des pertes de matières premières, la production de rebuts, des retards de livraison ainsi que des coûts supplémentaires liés au redémarrage des équipements. Ces conséquences sont particulièrement importantes pour les industries fonctionnant en continu ou utilisant des procédés sensibles aux interruptions électriques.

Les PME, les commerces, les établissements touristiques et les entreprises de services sont également exposés à ces risques. Une coupure peut perturber les systèmes informatiques, les paiements électroniques, la conservation des produits et la qualité des services proposés aux clients.

Au-delà des pertes directes, les interruptions électriques peuvent également affecter la confiance des investisseurs. Lorsqu’une entreprise envisage de s’implanter en Tunisie ou d’accroître ses capacités de production, elle évalue non seulement le coût de l’électricité, mais aussi la fiabilité et la stabilité de l’approvisionnement, ainsi que sa prévisibilité. Une énergie compétitive doit donc être à la fois abordable, fiable et disponible dans des conditions adaptées aux besoins des entreprises.

S’agissant du coût de ces interruptions pour l’économie nationale, il est nécessaire de faire preuve de rigueur. Il serait difficile d’avancer une estimation crédible sans disposer d’une étude consolidée prenant en compte la durée des coupures, les secteurs concernés, les pertes de production et les effets indirects sur l’activité économique. Je préconise ainsi que les autorités compétentes, en collaboration avec les organisations professionnelles et les institutions économiques, réalisent une étude nationale sur l’impact des interruptions électriques. Celle-ci permettrait de quantifier les pertes par secteur et de mieux orienter les décisions d’investissement.

L’objectif n’est pas seulement de mesurer les pertes enregistrées, mais aussi de démontrer que les investissements consacrés à la sécurité de l’approvisionnement électrique contribuent directement à soutenir la croissance économique, à préserver les emplois et à renforcer l’attractivité de la Tunisie.

Quelles solutions permettraient à la Tunisie de renforcer durablement sa sécurité énergétique et quelles mesures devraient être considérées comme prioritaires ?

La Tunisie doit adopter une approche globale de la sécurité énergétique. Il n’existe pas de solution unique : il est nécessaire d’agir simultanément sur plusieurs composantes du système électrique. La première priorité consiste à renforcer les capacités de production disponibles et la fiabilité du système. Cela suppose une planification pluriannuelle des investissements, un suivi régulier des capacités de réserve et une meilleure anticipation de l’évolution de la demande. La deuxième priorité est d’accélérer le développement des énergies renouvelables. La Tunisie dispose d’un potentiel solaire important et de ressources éoliennes susceptibles de contribuer à réduire sa dépendance aux combustibles fossiles et à diversifier son mix électrique.

Toutefois, le développement des énergies renouvelables doit s’accompagner d’investissements dans les réseaux, le stockage et la flexibilité du système électrique. L’installation de capacités photovoltaïques supplémentaires est essentielle, mais il faut également veiller à ce que l’électricité produite puisse être intégrée au réseau et mobilisée en fonction des besoins. Le stockage constitue, à cet égard, une solution importante, notamment pour reporter une partie de l’électricité solaire produite durant la journée vers les périodes de pointe. Son déploiement doit néanmoins reposer sur une analyse technique et économique des besoins du système. La modernisation du réseau est également indispensable. Il faut renforcer les infrastructures de transport et de distribution, réduire les pertes techniques, accélérer la digitalisation et développer des solutions permettant de détecter plus rapidement les incidents et de rétablir l’alimentation électrique.

Les interconnexions électriques avec les pays voisins, notamment l’Algérie et l’Italie, peuvent également contribuer à renforcer la sécurité énergétique et à diversifier les échanges. Toutefois, elles doivent compléter le développement des capacités nationales, et non s’y substituer. Enfin, la maîtrise de la consommation doit devenir un axe stratégique. L’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments, l’utilisation d’équipements plus performants et la mise en place de mécanismes de gestion de la demande peuvent contribuer à réduire les tensions sur le système électrique pendant les périodes de pointe.

Si je devais identifier les priorités, je retiendrais trois axes d’action immédiats, sécuriser le système existant, à travers un audit technique des capacités de production et des infrastructures électriques, accélérer les investissements dans la production, les réseaux et le stockage, en s’appuyant sur une planification cohérente et une meilleure coordination des projets et engager une réforme structurelle du modèle énergétique, afin d’améliorer la visibilité des investisseurs, de simplifier les procédures et de renforcer la coordination entre les différents acteurs du secteur.

La sécurité énergétique doit devenir un objectif permanent de la politique économique tunisienne, et non une préoccupation qui ressurgit uniquement pendant les périodes de crise.

Quel rôle le secteur privé et le Groupement professionnel des énergies renouvelables peuvent-ils jouer dans cette transformation ?

Le secteur privé doit être considéré comme un partenaire stratégique dans la construction de l’avenir énergétique de la Tunisie. Les entreprises actives dans les énergies renouvelables disposent de compétences techniques, d’une expérience de terrain et d’une capacité à proposer des solutions adaptées aux besoins des ménages, des agriculteurs et des entreprises. En tant que président du Groupement professionnel des énergies renouvelables (Gper) de la Conect, je considère que notre responsabilité est de contribuer à la structuration d’une filière professionnelle, compétitive et durable. Le Gper doit continuer à jouer son rôle d’intermédiaire entre les entreprises et les pouvoirs publics, en identifiant les obstacles au développement des projets et en proposant des solutions concrètes concernant les autorisations, le financement, la fiscalité, la qualité des installations et la formation des compétences.

Nous devons également encourager une meilleure professionnalisation du secteur. La baisse des prix des installations photovoltaïques ne doit pas se faire au détriment de la qualité, de la sécurité, de la durabilité des équipements ou de la protection des consommateurs.

La transition énergétique doit reposer sur un partenariat efficace entre les institutions publiques, la Steg, les entreprises privées, les institutions financières et les organisations professionnelles. Notre ambition doit être de faire des énergies renouvelables un moteur de développement économique, de création d’emplois et de renforcement de la souveraineté énergétique nationale.

Quel message souhaitez-vous adresser aux décideurs publics concernant l’avenir énergétique de la Tunisie ?

Le principal message que je souhaite adresser aux décideurs publics est qu’il est temps de considérer la sécurité énergétique comme une priorité économique nationale. L’électricité n’est pas seulement un service essentiel pour les ménages ; elle constitue également une infrastructure fondamentale pour l’industrie, l’investissement, l’emploi et la compétitivité internationale de notre pays. Nous devons passer d’une logique de gestion des urgences à une démarche fondée sur l’anticipation et la planification. Cela nécessite une vision à long terme, des investissements réguliers et une coordination plus étroite entre les différents acteurs du secteur. La Tunisie dispose d’un potentiel important en matière d’énergies renouvelables. Nous devons transformer ce potentiel en projets concrets, en développant simultanément les capacités de production, les réseaux, le stockage et les compétences nationales. Il est également essentiel de mettre en place un environnement réglementaire et financier suffisamment stable pour permettre aux investisseurs publics et privés de s’engager dans des projets à long terme.

La transition énergétique ne doit pas être perçue uniquement comme une contrainte ou un objectif environnemental. Elle représente une véritable opportunité de moderniser notre économie, de réduire nos vulnérabilités énergétiques et de renforcer la position de la Tunisie dans les chaînes de valeur régionales. Notre responsabilité collective est de construire un système énergétique fiable, compétitif et durable, capable d’accompagner les ambitions économiques du pays.

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La Presse

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