Hôtellerie tunisienne : Derrière le confort des touristes, le défi de la maîtrise énergétique
Entre climatisation, production d’eau chaude, éclairage, cuisines et équipements techniques, les hôtels tunisiens font face à des besoins énergétiques importants, particulièrement pendant les périodes de forte fréquentation. Dans un contexte marqué par la hausse des besoins énergétiques et les défis de la transition énergétique, la maîtrise de cette consommation devient un enjeu aussi bien économique qu’environnemental pour le secteur touristique. Audits énergétiques, éclairage LED, installations photovoltaïques et optimisation des équipements : plusieurs initiatives sont engagées en Tunisie, mais leur généralisation et la mesure de leurs résultats restent déterminantes.
La Presse — Derrière une chambre fraîche en plein mois d’août, une piscine dont la température est maintenue, une douche chaude après une journée à la plage ou un restaurant hôtelier en pleine activité, il y a une consommation d’énergie souvent peu visible pour le client, mais bien réelle pour l’établissement. Dans les hôtels, le confort touristique repose sur une multitude d’équipements qui fonctionnent parfois plusieurs heures par jour, voire en continu. Climatisation, pompes, ascenseurs, éclairage, blanchisserie, cuisines et production d’eau chaude constituent autant de postes qui pèsent sur les besoins énergétiques et les charges d’exploitation.
En Tunisie, où l’activité touristique reste fortement marquée par la saisonnalité et la concentration de la fréquentation dans les destinations balnéaires, la question prend une importance particulière. Les épisodes de chaleur enregistrés durant l’été 2026 ont notamment rappelé les contraintes auxquelles sont confrontés les établissements touristiques pour assurer le confort de leurs clients, tout en maîtrisant leurs dépenses énergétiques. À cette pression estivale s’ajoutent les besoins de chauffage et de production d’eau chaude pendant les périodes plus froides, notamment dans les établissements qui accueillent des visiteurs tout au long de l’année.
Mais quelle part de cette consommation pourrait être évitée sans remettre en cause la qualité des prestations touristiques ? Et quels sont les postes sur lesquels les établissements peuvent agir en priorité ?
Des équipements qui pèsent lourd dans la consommation
Une étude scientifique publiée en juin 2021 dans la revue internationale Energy and Buildings, sous le titre «Investigation and analysis of energy and water use of hotel buildings in Tunisia», apporte un éclairage intéressant sur cette problématique. Réalisée par Houcem Eddine Mechri et Samir Amara, elle repose sur l”analyse des rapports d”audits énergétiques de 137 hôtels répartis à travers la Tunisie.
Les résultats montrent que les besoins énergétiques et hydriques des établissements sont notamment liés à leur superficie, au nombre de nuitées enregistrées et au nombre de repas servis. Ils révèlent également des différences importantes selon le classement des hôtels, les établissements cinq étoiles présentant des niveaux d’utilisation de l’énergie et de l’eau particulièrement élevés et des performances très variables.
La répartition des usages électriques identifiés par les chercheurs est particulièrement révélatrice. Les groupes de production de froid, notamment les systèmes de refroidissement centralisés, représentent 29% de la consommation électrique étudiée. Les ascenseurs, les pompes et les systèmes de surpression de l’eau en représentent 28%, tandis que l’éclairage compte pour 17%.
Autrement dit, ces trois catégories concentrent près des trois quarts des usages électriques recensés dans l’étude. Du côté des consommations thermiques, le chauffage des locaux et la production d’eau chaude sanitaire représentent ensemble les deux tiers de la consommation de combustibles analysée.
Ces résultats, qui reposent sur des audits réalisés sur un échantillon de 137 établissements et non sur un recensement actualisé de l’ensemble du parc hôtelier, mettent néanmoins en évidence les principaux leviers d’intervention. Ils montrent surtout que la rationalisation énergétique ne peut se limiter à éteindre les lumières ou à sensibiliser les clients. Elle passe aussi par une meilleure gestion des installations techniques, le renouvellement des équipements et l’amélioration de leur rendement.
L’audit énergétique, première étape pour réduire les dépenses
Consciente de cet enjeu, l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie (Anme) a engagé plusieurs initiatives en collaboration avec les professionnels du tourisme et ses partenaires internationaux.
En juin 2024, l’agence, en partenariat avec le programme Power Tunisia de l’Usaid et en étroite collaboration avec la Fédération tunisienne de l’hôtellerie (FTH), a lancé un appel à manifestation d’intérêt pour la réalisation de diagnostics énergétiques auprès d’une centaine d’hôtels tunisiens.
L’objectif était d’accompagner les établissements dans l’identification de leur potentiel d’économie d’énergie, l’amélioration de leurs performances et la maîtrise de leurs charges. Les diagnostics devaient également permettre de définir des plans d’action adaptés aux caractéristiques de chaque hôtel et d’identifier les investissements susceptibles de bénéficier des mécanismes d’incitation du Fonds de transition énergétique.
Cette démarche repose sur un principe essentiel : avant d’investir dans de nouveaux équipements, il faut, d’abord, savoir où et comment l’énergie est consommée. Un système de climatisation ancien, une installation de production d’eau chaude peu performante ou un éclairage inadapté peuvent générer des dépenses importantes, parfois sans que les établissements disposent d’une évaluation précise de leur coût réel.
L’audit énergétique permet ainsi de dresser un état des lieux, de hiérarchiser les interventions et d’estimer les économies potentielles. Reste toutefois à connaître le bilan effectif de cette initiative : combien d’hôtels ont finalement bénéficié des diagnostics annoncés, combien ont engagé des travaux et quelles économies ont réellement été constatées ?
Du simple éclairage aux installations solaires : des pistes concrètes
Parmi les solutions accessibles aux établissements hôteliers figure le remplacement des équipements d’éclairage traditionnels par des lampes LED. Moins énergivores, ces dernières permettent de réduire la consommation électrique liée à l’éclairage, particulièrement dans les espaces communs, les couloirs, les restaurants et les chambres où les besoins peuvent être importants.
À Djerba, une initiative lancée en août 2024 par l’Anme, en partenariat avec le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), et la FTH, a justement ciblé les établissements hôteliers de l’île. Baptisée «ALL Led Djerba Island», elle visait à accompagner les hôtels dans le remplacement de leurs installations d’éclairage par des équipements LED, grâce à un financement du projet.
Cette démarche s’inscrit dans une logique plus large d’amélioration de la performance énergétique des infrastructures touristiques. Car au-delà de l’éclairage, les économies peuvent également provenir de l’optimisation des systèmes de climatisation, de la modernisation des pompes, de la récupération de chaleur et de l’installation de dispositifs de régulation permettant d’adapter le fonctionnement des équipements aux besoins réels.
Le recours aux énergies renouvelables constitue un autre axe de cette transformation. Le solaire thermique peut notamment répondre à une partie des besoins en eau chaude sanitaire, particulièrement importants dans les hôtels disposant de nombreuses chambres, de piscines ou d’espaces de bien-être. Le photovoltaïque permet, de son côté, de produire une partie de l’électricité consommée par les établissements et de réduire leur dépendance à l’approvisionnement du réseau.
À Tozeur, un projet annoncé en janvier 2025 aussi par l’Anme, en collaboration avec la FTH, prévoyait ainsi de doter huit hôtels d’une centrale solaire partagée destinée à la production d’électricité. Selon les estimations communiquées lors de cette annonce, le dispositif devait permettre aux établissements concernés de réduire leur consommation d’électricité de plus de 50%.
La maîtrise de l’énergie, un enjeu de compétitivité touristique
Au-delà de la dimension environnementale, l’efficacité énergétique représente également un enjeu économique pour les professionnels du tourisme. Dans un secteur où les marges dépendent notamment du taux d’occupation, des coûts d’exploitation et de la qualité des prestations, la facture énergétique constitue une charge qu’il devient important de mieux maîtriser.
L’intérêt des investissements ne réside donc pas uniquement dans la réduction immédiate de la consommation. Il concerne aussi la diminution des coûts de fonctionnement à moyen et long terme, la modernisation des infrastructures et l’amélioration de la performance environnementale des établissements.
La question de la rentabilité reste néanmoins déterminante. Les travaux d’isolation, le remplacement des équipements de climatisation ou l’installation de panneaux photovoltaïques nécessitent des investissements parfois importants. Pour les établissements de taille moyenne ou ceux qui connaissent une activité fortement saisonnière, la capacité à financer ces projets et à récupérer les dépenses engagées peut constituer un frein.
D’où l’importance des mécanismes d’accompagnement, des audits préalables et des dispositifs de financement destinés à encourager les investissements dans la maîtrise de l’énergie.
À terme, cette démarche pourrait également contribuer à renforcer le positionnement de la destination tunisienne auprès d’une clientèle de plus en plus attentive aux pratiques environnementales des établissements touristiques. La performance énergétique devient ainsi un élément supplémentaire de la qualité de l’offre, au même titre que le confort, les services et la qualité de l’accueil.
Pour les hôtels tunisiens, le défi consiste désormais à dépasser les initiatives ponctuelles pour inscrire la rationalisation énergétique dans la gestion quotidienne des établissements. Car préserver le confort d’un touriste ne signifie pas nécessairement consommer toujours davantage. Cela suppose surtout de produire du froid et de la chaleur de manière plus efficace, d’éviter les pertes et de faire évoluer les équipements.
Et dans un pays qui cherche à réduire sa dépendance énergétique et à accélérer sa transition vers les énergies renouvelables, le secteur hôtelier dispose ainsi d’une marge d’action qui mérite d’être davantage explorée. L’enjeu n’est plus seulement de remplir les chambres, mais aussi de mieux maîtriser l’énergie nécessaire pour les faire fonctionner.



