Culture

E-FEST Camp : Les pierres du ksar rencontrent les fréquences du numérique

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  • 7 novembre 2026
  • 7 min de lecture
E-FEST Camp : Les pierres du ksar rencontrent les fréquences du numérique
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À Ksar El Ferch, dans le gouvernorat de Tataouine, l’E-FEST Camp fait dialoguer patrimoine berbère, musique électronique et arts numériques. Pour sa deuxième édition sur ce site, le festival déploie un parcours artistique immersif, tout en poursuivant un travail d’ancrage territorial fondé sur la rencontre, la confiance et la valorisation des savoir-faire locaux.

La Presse —Il faut parfois changer de rythme pour retrouver le sens des lieux. À Ksar El Ferch, dans le Sud tunisien, la place centrale et les anciennes ghorfas, ces chambres voûtées, qui servaient autrefois de greniers collectifs, accueillent désormais des projections, des installations numériques et des performances. Du 29 octobre au 1er novembre, l’E-FEST Camp a investi pour la deuxième année consécutive cet ensemble architectural berbère, le transformant en un espace de création où les technologies contemporaines entrent en résonance avec la mémoire des pierres.

À première vue, le contraste est saisissant. D’un côté, un patrimoine façonné par des siècles d’histoire et par les nécessités de la vie communautaire ; de l’autre, des univers sonores électroniques, des dispositifs immersifs et des expérimentations visuelles. Pourtant, c’est précisément dans cette rencontre que réside l’intérêt du projet. Pour Afif Riahi, directeur et fondateur de l’E-FEST, le choix de Ksar El Ferch marque une nouvelle orientation pour le festival, après treize éditions organisées à la cathédrale de Carthage et plusieurs années d’interruption. Avec Zeineb Laroussi, coordinatrice générale et chargée de production, il s’agit de faire du patrimoine non pas un simple décor, mais un véritable partenaire de la création.

Un ksar transformé en espace de création

Conquérir un tel espace demande du temps et une organisation particulière. Il faut composer avec l’architecture, adapter les installations techniques, penser les déplacements du public et attribuer à chaque espace une fonction sans dénaturer son caractère. Le festival s’organise ainsi autour de plusieurs scènes et espaces de rencontre. Au centre, une agora accueille débats, échanges et masterclasses. Autour d’elle, les ghorfas se transforment en lieux de projection, de performance et d’expérimentation artistique. Le parcours invite à découvrir le site autrement, en passant d’une proposition à une autre, d’une expérience sonore à une exploration visuelle.

Cette implantation suppose également une attention constante aux traditions et aux usages locaux. L’équipe revient régulièrement à Ksar El Ferch et cette deuxième édition permet de consolider une relation amorcée lors de la première. Les visites répétées, les échanges et la présence dans la durée favorisent une familiarité réciproque. La confiance s’installe progressivement, condition nécessaire pour que le festival puisse trouver sa place dans le territoire sans imposer une présence extérieure. L’accessibilité demeure toutefois un enjeu. L’éloignement de Tataouine et Ghomrassen et les difficultés de transport compliquent les déplacements et limitent potentiellement la participation d’un public plus large surtout le soir pour les grands concerts. Faire de Ksar El Ferch une destination culturelle suppose donc de réfléchir aussi aux conditions concrètes de mobilité et d’accueil.

Des technologies qui déplacent les frontières artistiques

Au cœur de la programmation, les arts numériques interrogent les nouvelles possibilités de création. Une masterclass réunissant Mathieu Pradat, auteur-réalisateur, et Mohamed Marouene, producteur, autour de l’expérience «Rencontres», ainsi que Moayed Elghazouani, Gymakana et Taj Ninny autour de «Danse générative», explore les mutations du spectacle vivant à l’heure de la réalité virtuelle, des dispositifs interactifs et des technologies génératives.

Comment ces outils transforment-ils la relation entre l’artiste, l’œuvre et le spectateur ? Comment inventer de nouvelles écritures lorsque l’image, le mouvement et l’interaction deviennent les matériaux d’une expérience immersive ? Les intervenants partagent leurs démarches et les enjeux esthétiques, techniques et dramaturgiques de ces nouvelles formes. La transmission passe également par la musique. À l’occasion de la sortie de «Obos–One Band, One Sound», Jihed Khmiri et Kaïs Kekli, alias Vipa, reviennent sur leur collaboration, la rencontre de leurs univers musicaux, le travail de composition et de production ainsi que la construction du live. Une plongée dans les différentes étapes d’un projet collectif, de l’idée initiale à sa réalisation scénique.

Avec «Diwan Midi», le dialogue entre héritage musical et technologie prend une dimension particulière. Porté par Deena Abdelwahed, avec Widad Mjama et Nidhal Jaoua, le projet explore les structures musicales arabes à travers les possibilités de l’électronique et du live. Son instrument central, un qanun Midi prototype développé à l’Ircam, associe la facture traditionnelle du qanun au contrôle numérique. Les modes mélodiques, les ornements et les subtilités de la musique arabe deviennent ainsi matière à de nouvelles explorations sonores. La captation et le traitement numérique du son prolongent cette recherche, qui ne cherche pas à reproduire le patrimoine musical, mais à en révéler d’autres possibilités.

L’architecture comme matière artistique

Dans une ghorfa, «Antipod», installation anamorphique de Dino Ahmed Ali, transforme le regard en instrument de découverte. Il faut se placer à un point précis pour que l’image se recompose. Les voûtes, la profondeur et les lignes architecturales deviennent les composantes d’une illusion optique. L’artiste utilise ainsi une technique ancienne de perspective pour proposer une lecture contemporaine de l’espace et de sa mémoire.

Le cinéma trouve également sa place dans ces volumes singuliers. La projection de «Al Yaoum», long-métrage du cinéaste libanais Akram Zaatari, fait surgir différentes formes de rupture et de transformation. Une femme qui ne parvient plus à porter la jarre sur sa tête, geste emblématique d’une tradition qui se perd ; des communautés bédouines confrontées à l’apparition de nouvelles frontières dans les paysages arides ; des notes personnelles faisant écho à l’invasion israélienne. Le film interroge aussi la position du cinéaste et les limites de son propre regard face à un territoire et à des réalités qui lui sont en partie extérieurs. Dans l’intimité d’une ghorfa, cette réflexion sur la mémoire, les frontières et la représentation trouve une résonance particulière.

Faire du festival une rencontre avec le territoire

L’E-FEST Camp entend également dépasser le cadre de la programmation artistique pour associer les acteurs locaux à la vie du festival. Le Village des Partenaires accueille des artisans et commerçants de la région, invités à présenter leurs créations, leurs produits et leurs savoir-faire. Les festivaliers peuvent les découvrir et acheter directement auprès d’eux. Au-delà de la dimension commerciale, cette initiative donne une visibilité aux ressources locales et favorise les échanges entre visiteurs et habitants. La journée se déroule ainsi au rythme des découvertes, des ateliers, des rencontres et des explorations. Le soir, les espaces se retrouvent autour des performances et des concerts. Trois jours durant, le festival propose une expérience qui va de la réflexion à la fête, de la transmission à la création collective.

Cette volonté d’ancrage trouve enfin un prolongement dans le principe de billetterie à prix libre, dont les recettes sont destinées à contribuer à la restauration des ghorfas. Le public participe ainsi, selon ses moyens, à la préservation du lieu qui l’accueille. À Ksar El Ferch, l’E-FEST Camp expérimente finalement une autre manière de faire vivre le patrimoine. La rencontre entre les musiques électroniques et les architectures anciennes ne suffit pas, à elle seule, à construire un projet territorial. Il faut du temps, une présence régulière, de l’écoute et une relation de confiance. Cette deuxième édition constitue une nouvelle étape dans cette construction. Entre mémoire des lieux et imaginaires numériques, le festival ouvre une perspective intéressante : celle d’un patrimoine qui ne se conserve pas uniquement dans la contemplation, mais qui peut aussi continuer à vivre, à accueillir et à inspirer.

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Auteur

Asma DRISSI

Rédactrice en chef de la rubrique Culture de La Presse de Tunisie, Asma Drissi pose un regard attentif et exigeant sur la création sous toutes ses formes : littérature, musique, arts de la scène, cinéma, arts plastiques et patrimoine. Entre critiques, reportages et portraits d’artistes, elle restitue la vitalité de la scène culturelle tunisienne et arabe, avec le goût des mots justes et des œuvres qui font sens.

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