Patrimoine en Tunisie : Entre résilience, risques et héritage vivant
Face à l’accélération des risques environnementaux et aux transformations urbaines, experts et chercheurs, réunis à Tunis, appellent à repenser la gestion du patrimoine dans une logique plus durable et anticipative.
La Presse —Célébré du 18 avril au 18 mai, le Mois du patrimoine en Tunisie s’impose comme un rendez-vous incontournable. Pour sa 35e édition, dédiée au patrimoine et à l’architecture, l’événement s’est transformé en espace de réflexion sur la préservation des héritages face aux mutations contemporaines.
Dans ce cadre, une journée d’étude s’est tenue le 27 avril 2026 à la Polytech – Université Centrale de Tunis, en partenariat avec l’association PatriMundus en France. Organisée et modérée par Dr Hazar Souissi, maître-assistante et habilitée en architecture, la rencontre a porté sur la gouvernance, la résilience et la gestion des risques appliquées au patrimoine dans une perspective de développement durable.
Les échanges ont réuni experts et professionnels autour de trois grands volets. Le premier, «De la planification à l’action», a porté sur la gouvernance patrimoniale et la planification des stratégies d’intervention. Le deuxième, «Résilience, adaptation et temporalités croisées du patrimoine», a mis l’accent sur la nécessité de construire une culture partagée de la gestion des risques. Enfin, le troisième, «Archives, musées et médiations patrimoniales», a souligné le rôle de la mémoire comme ressource d’avenir et comme levier de prévention des risques.
À l’heure des défis liés au changement climatique, à l’urbanisation et aux crises environnementales, le patrimoine apparaît désormais comme un levier stratégique, à la fois mémoire et outil d’innovation. Inscrite dans le cadre des Objectifs de développement durable, cette approche vise à renforcer la résilience des territoires à travers une culture partagée du risque, alliant transmission des savoirs et anticipation, souligne en substance Dr Hazar.
Pour une gestion préventive et durable du patrimoine
A l’ouverture de cette journée d’étude, Bernard Sidoine Bayegle, manager de projets culturels, doctorant en sociologie et président de l’association PatriMundus, a rappelé que la résilience patrimoniale ne se limite pas à la préservation des formes matérielles ou immatérielles, mais qu’elle implique également l’inclusion des diversités humaines dans les processus de valorisation et de gouvernance.
De son côté, Farida Sehili, maître de conférences à l’Institut d’architecture et des sciences de la terre, Université Sétif 1, en Algérie, a alerté sur la vulnérabilité des territoires côtiers, à travers l’exemple de Dellys en Algérie, exposée aux séismes et aux inondations.
Dans la continuité des échanges, la dimension stratégique essentielle dans la gestion contemporaine du patrimoine et des territoires, celle de la planification des risques, a été abordée par Mme Amina Jegham, architecte général, directrice d’unité à la direction de l’urbanisme Mehat- relevant du ministère de l’Equipement et de l’Habitat. Son intervention a mis en lumière le rôle central de l’anticipation et de la structuration des réponses face aux aléas.
Elle a dressé un portrait saisissant d’un pays fort d’histoire qu’est la Tunisie, mais confronté à une urbanisation qui atteindra 75% en 2030, elle a alerté sur la vulnérabilité du littoral où résident les deux tiers de la population. Face à la pénurie d’eau, dont les ressources pourraient chuter de 66% d’ici à 2050, et à l’élévation du niveau de la mer menaçant 24% de la zone côtière, elle a plaidé pour une planification urbaine impérativement subordonnée à l’analyse des risques environnementaux.
Mme Jegham a mis en avant l’intérêt de l’élaboration d’études sur les spécificités architecturales régionales, non seulement pour la collecte des données et la préservation du savoir-faire, mais aussi pour la réintégration de ces connaissances dans le contexte socioéconomique à travers la réhabilitation des quartiers anciens et la réalisation de nouveaux projets architecturaux. D’autant plus que les matériaux utilisés dans ce cadre présentent d’importantes performances techniques et s’inscrivent dans la logique des ODD.
En guise de conclusion, elle a plaidé pour une « intelligence traditionnelle », privilégiant l’adaptation des savoir-faire ancestraux et l’usage de matériaux locaux plutôt que des solutions technologiques importées. Dans un contexte de risques accrus, elle a souligné le rôle central de la planification comme outil de résilience, permettant d’articuler gouvernance, prévention et aménagement dans une approche intégrée. Cette contribution met ainsi en avant une démarche proactive où la gestion des risques devient un levier de durabilité et de protection du patrimoine.
Pour sa part, Dr Sihem Louati, ingénieur civil de formation, docteur en géosciences, maître-assistante à l’ISteub Université de Carthage, a analysé ce qu’elle qualifie de «désordres» affectant les structures anciennes en Tunisie, qu’ils soient d’origine matérielle, environnementale ou liés aux interventions humaines, soulignant l’importance du diagnostic pour orienter la conservation.
Ses travaux sur le patrimoine des XIXe et XXe siècles à Tunis mettent en évidence une fragilité structurelle liée à la coexistence entre pierre et béton, ainsi qu’une double exposition aux risques, à savoir la pression urbaine, la pollution en centre-ville, d’une part, et l’agressivité saline sur le littoral, d’autre part. Elle préconise à ce titre des solutions techniques innovantes, ainsi qu’une « maintenance intelligente » basée sur les capteurs et la modélisation numérique, pour une gestion préventive et durable du patrimoine.
Alerte sur la vulnérabilité du patrimoine du XXe siècle en Tunisie
Enfin, à travers les regards croisés de l’association Édifices et mémoires et du réseau international Docomomo (Documentation et conservation des édifices et sites du Mouvement moderne) les docteurs Salma Gharbi, Architecte, enseignante Isteub, présidente de Docomomo Tunisie, et Safa Cherif, architecte et présidente de l’Association Edifices & mémoire, ont clos la session en abordant le cas de l’Hôtel du Lac à Tunis.
Leur intervention a alerté sur la vulnérabilité du patrimoine du XXe siècle en Tunisie, souvent négligé malgré son exposition aux dégradations et aux mutations urbaines
Elle a appelé à repenser les outils de protection et les modes de gouvernance pour garantir sa transmission.
Prenant l’exemple de l’Hôtel du Lac, icône brutaliste menacée de démantèlement depuis 2025 malgré sa valeur historique et symbolique, les intervenantes ont dénoncé «l’absence de reconnaissance officielle, facteur de sa fragilisation face à la spéculation». Elles ont plaidé pour la réhabilitation, présentée comme une alternative durable, et pour la reconnaissance de l’architecture moderne comme élément clé de l’identité nationale.
Au terme de cette journée d’étude consacrée aux temps du patrimoine, il apparaît avec force que les notions de gouvernance, de résilience et de gestion des risques constituent aujourd’hui des axes indissociables d’une approche renouvelée du patrimoine.
Les différentes interventions ont mis en lumière, à travers des échelles et des contextes variés, la complexité des enjeux contemporains. Ces regards croisés montrent que le patrimoine ne peut être pensé de manière figée. Il est un champ vivant, traversé par des dynamiques sociales, environnementales et techniques, appelant à des approches intégrées, interdisciplinaires et prospectives.
