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Tunis au cœur des mutations médiatiques : La Copeam interroge l’avenir de l’audiovisuel à l’ère du numérique et de l’IA

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  • 9 mai 2026
  • 9 min de lecture
Tunis au cœur des mutations médiatiques : La Copeam interroge l’avenir de l’audiovisuel à l’ère du numérique et de l’IA

• La Tunisie élue à la vice-présidence de la Copeam

Du 7 au 9 mai 2026, Tunis accueille la 33e Conférence annuelle de la Copeam, réunissant décideurs, experts et acteurs des médias méditerranéens autour des grands enjeux du secteur, dans un contexte marqué par les mutations profondes de l’audiovisuel et du numérique.

La Presse —Cette édition revêt une dimension symbolique particulière, marquant à la fois le 60e anniversaire de la télévision publique tunisienne et les 30 ans de la Copeam. Un double jalon qui invite à dresser un bilan du rôle historique des médias audiovisuels tout en projetant leur avenir dans un environnement en pleine mutation.

Placée sous le thème «Médias audiovisuels et sociétés : acquis saillants et défis futurs», la conférence met en lumière la contribution essentielle des médias à la structuration des sociétés méditerranéennes. Les discussions portent principalement sur la mission des médias de service public dans le soutien au développement social et au renforcement de la cohésion, dans un contexte marqué par l’évolution rapide des usages. L’un des enjeux centraux concerne également le lien avec les audiences : confrontés à une migration croissante vers les plateformes numériques et les réseaux sociaux, les médias traditionnels doivent adapter leurs stratégies afin de regagner l’attention des jeunes générations, notamment les Générations Z et Alpha.

L’impact de l’intelligence artificielle sur l’industrie médiatique a été également au cœur des échanges. Si l’IA ouvre des perspectives inédites en matière de production, de diffusion et d’interaction avec les audiences, elle soulève des interrogations cruciales inhérentes à l’intégration éthique dans les processus éditoriaux, la protection des contenus face aux plateformes globales et la préservation de l’intégrité journalistique.

Rôle stratégique des médias et défis de l’audiovisuel

Le temps fort de la conférence s’est tenu hier, 8 mai, avec une session plénière réunissant des intervenants de premier plan issus des deux rives de la Méditerranée. Panels, débats et présentations de projets ont illustré la diversité des initiatives portées par le réseau Copeam.

Lors de la cérémonie d’ouverture, le président-directeur général de la Télévision tunisienne, Chokri Ben Nessir, a souligné l’importance symbolique de l’événement organisé cette année en Tunisie, coïncidant avec deux anniversaires majeurs de la Télévision tunisienne et de la coopération audiovisuelle méditerranéenne. Il a rappelé le rôle historique de ces institutions dans «la consolidation de l’action médiatique» et a rendu hommage aux pionniers du secteur.

Il a également mis en avant l’engagement constant de la Tunisie, «membre fondateur» de cette organisation, dans le renforcement de la coopération méditerranéenne et dans le rapprochement entre les peuples.

Abordant le thème de la session, Chokri Ben Nessir a souligné qu’il s’inscrit dans la volonté de souligner le rôle stratégique du secteur audiovisuel dans le développement des sociétés méditerranéennes et dans la formation de l’opinion publique, tout en abordant les perspectives d’une vision numérique commune dans la région et son impact direct sur les valeurs et les comportements des individus.

La formation de la conscience et de l’opinion publique passe par la transmission du savoir et des expériences, constituant ainsi un outil puissant pour orienter la pensée sociale. Cela se fait à travers les médias traditionnels (presse, radio, télévision, cinéma) ainsi que par les nouveaux médias numériques tels qu’Internet, les réseaux sociaux et les téléphones mobiles, a-t-il ajouté.

«Malgré leurs avantages, il est essentiel de reconnaître les défis auxquels ce secteur est confronté, notamment le risque de désinformation et de manipulation des faits, ce qui nécessite de renforcer l’éducation aux médias pour faire face à ces dérives. Ces questions feront certainement l’objet d’analyses approfondies au cours de cette rencontre».

Enfin, il a mis en exergue la nécessité de «rapprocher les espaces géographiques, dépasser les barrières culturelles et sociales, et contribuer à construire des ponts de communication et à renforcer les interactions sociales, afin de consolider des relations positives et bâtir une société méditerranéenne solidaire et un monde humain cohérent».

Alerte sur les risques de désinformation

De son côté, le secrétaire général de la Copeam, Claudio Cappon, a déclaré dans son allocution que le retour de la réunion internationale en Méditerranée du Sud, après presque dix ans, «constitue un signe symbolique fort et encourageant pour nous tous, surtout en cette période troublée que traverse la région».

Il a exprimé sa satisfaction d’être réuni dans un cadre de dialogue international, soulignant «un esprit d’amitié et de coopération» entre des médias issus de contextes variés, qu’il considère comme « un signe important d’espoir et de confiance mutuelle».

Dans un contexte mondial difficile marqué par les tensions, Claudio Cappon a présenté le thème de la conférence comme une occasion de réfléchir à l’influence majeure des médias audiovisuels sur les sociétés et aux mutations profondes liées aux nouvelles technologies.

A ce propos, il a mis en avant les opportunités de l’accès massif à l’information, tout en alertant sur «les risques croissants de désinformation» et l’enfermement dans des «bulles» informationnelles. Il a également souligné que l’intelligence artificielle, bien qu’innovante, pose de nouveaux défis pour garantir un environnement médiatique fiable.

En conclusion, le secrétaire général de la Copeam a souligné que le secteur des médias traverse une période charnière. Il a ainsi plaidé pour une adaptation aux défis contemporains afin de garantir le maintien d’un espace informationnel à la fois libre et accessible.

Refonder le rôle de la télévision face à l’«infocalypse»

Lors de son intervention sous l’intitulé «De la transition à la disruption», Sadok Hammami, directeur de l’Institut de presse et des sciences de l’information (Ipsi), a dressé un diagnostic préoccupant de l’environnement médiatique mondial, marqué par une double rupture : «le retour de la violence dans les relations internationales» et «une nouvelle révolution informationnelle, celle de l’intelligence artificielle».   

Dans ce contexte, il a évoqué le risque d’une «infocalypse», définie comme «l’effondrement des systèmes qui ont permis aux sociétés humaines de s’informer de façon rationnelle», soulignant qu’une majorité croissante de citoyens ne parvient plus à distinguer le vrai du faux. Ce phénomène s’inscrit, selon lui, dans une dynamique plus profonde qu’une simple crise : «un état de désordre permanent et irréversible», qu’il qualifie de « disruption».

S’appuyant sur les travaux de Bernard Stiegler, Hammami insiste sur la «désynchronisation permanente entre le rythme de l’innovation technologique et la capacité des sociétés à l’assimiler», générant un «désordre accéléré». Cette disruption se décline en quatre dimensions majeures : technologique, politique, géopolitique et culturelle.

Sur le plan technologique, la «plateformisation» bouleverse en profondeur l’écosystème médiatique : «les plateformes obéissent à une logique d’engagement plutôt qu’à une logique d’information». Politiquement, la défiance envers les médias s’accentue, dans un climat d’«illibéralisme médiatique». Géopolitiquement, la désinformation devient «un outil d’influence stratégique». Enfin, sur le plan culturel, l’économie de l’attention engendre «fatigue informationnelle» et «évitement de l’information».

Face à ces mutations, la télévision traverse une crise profonde mais paradoxale. Si elle subit un recul d’audience, notamment chez les jeunes générations, elle demeure «l’un des rares dispositifs capables de produire une expérience partagée de l’information». Ce rôle est d’autant plus crucial dans un environnement fragmenté en «bulles informationnelles», fait-il savoir.

Hammami met également en garde contre les nouvelles formes de désinformation, notamment les «deepfakes», qui menacent «l’essence même de la crédibilité de l’image télévisuelle», tout en soulignant un basculement de la confiance : «la confiance se déplace des institutions vers les individus».

Dans ce contexte, il plaide pour une refondation stratégique de la télévision autour de plusieurs principes. D’abord, un ancrage démocratique fort, la télévision devant se constituer en «espace de partage commun». Ensuite, la «redevabilité» et la transparence pour restaurer la confiance. Il insiste aussi sur l’«indépendance éditoriale» comme «condition sine qua non» de crédibilité, ainsi que sur l’innovation pour reconquérir les publics.

Concernant l’intelligence artificielle, Hammami adopte une approche ambivalente, la qualifiant de «pharmakon» : «à la fois poison et remède». Si elle amplifie la désinformation, elle peut aussi renforcer la vérification, l’accessibilité et l’innovation éditoriale.

En conclusion, il résume l’enjeu central : «la télévision est à la fois victime de la disruption, mais elle apporte aussi une réponse à celle-ci». Elle reste, selon lui, le seul média capable de garantir trois fonctions essentielles : «une expérience partagée du réel», «une vérification institutionnelle de l’information» et «un espace de délibération».

Dès lors, il appelle à une intervention politique forte pour préserver ce rôle : «la régulation de la télévision à l’ère de la disruption n’est pas une question technique, mais une question politique fondamentale».

À travers cette conférence, la Copeam ambitionne de réaffirmer le rôle stratégique des médias audiovisuels dans la construction des sociétés méditerranéennes et de dégager une vision commune pour relever les défis de l’ère numérique.

La Copeam est une organisation à but non lucratif dédiée à la promotion du dialogue et de la coopération culturelle dans le bassin méditerranéen. Elle fédère les principaux acteurs du secteur audiovisuel, notamment les radios et télévisions publiques de 27 pays dont la Tunisie, ainsi que des associations professionnelles et culturelles, des institutions, des collectivités territoriales, des structures de formation et des producteurs indépendants de l’ensemble de la région.

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Auteur

Samir DRIDI

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