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Vient de paraître – « En instance de deuil » d’Amel Bedoui: Raconter la souffrance mentale

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  • 10 mai 2026
  • 6 min de lecture
Vient de paraître – « En instance de deuil » d’Amel Bedoui: Raconter la souffrance mentale

Auteure, musicienne et également éditrice, étant une des héritières de la Maison d’édition Ibn Arabi de feu Mohamed Bedoui, mais, c’est sa carrière de psychiatre qui interfère le plus avec son écriture, notamment à travers ce roman.


La Presse — Après « Sonate d’une âme perdue », Amel Bedoui vient de publier son deuxième roman « En instance de deuil ». L’auteure est également éditrice, étant héritière de la Maison d’édition Ibn Arabi de feu Mohamed Bedoui qu’elle gère avec d’autres membres de la famille. Elle est aussi musicienne, s’intéressant particulièrement au malouf. Mais, c’est sa carrière de psychiatre qui interfère le plus avec son écriture, notamment à travers ce roman.   

« En instance de deuil » suit Ines, une gynécologue de 35 ans qui « a lâché tout le monde » pour partir sans dire un mot « s’exiler » au Canada. La crise cardiaque de sa mère l’oblige à rentrer pour retrouver ceux avec lesquels elle a coupé tout lien. Les premières interrogations du lecteur portent donc sur les motifs de ce départ précipité. Au fur et à mesure, les intentions se clarifient, les portraits des personnages prennent forme et deviennent plus nets.

La structure du récit n’est pas celle d’un roman classique avec un incipit, une intrigue et un dénouement. C’est un roman choral, avec plusieurs personnages qui se positionnent en narrateurs, chacun apportant un point de vue, une part de la vérité.

Il y a Slim « le pauvre homme abandonné par sa fiancée », Doussa « l’amie jetée », Leila la maman hospitalisée, Ilhem la femme de Slim, Yassine, l’ami mais aussi le psychiatre dont le rôle s’avère crucial par la suite et la tante Warda. Comme l’histoire est racontée par de nombreux intervenants, il faut recomposer le récit final en combinant les versions qui se croisent et se complètent.

Le rythme des événements n’est pas celui d’un roman où le suspense est maintenu jusqu’au bout. De l’action, il y en a certainement. Mais Amel Bedoui a plutôt axé son texte sur l’analyse psychologique.      

L’anhédonie affective décelée chez Ines au début du récit est particulièrement provocante, ce qui en fait un personnage exécrable. « Je me suis transformée en robot physiquement présent, émotionnellement mort », déclare la protagoniste.

Celle qui préfère affronter les douleurs avec « même pas peur, même pas mal ! » ne semble tenir à personne, ni même à sa propre mère. Elle « donne raison à la science pour tout et tout le temps » et n’éprouve plus aucune empathie, aucune compassion, envers son entourage personnel comme dans son rapport avec les malades qu’elle soigne. « C’est plus facile pour tout le monde de la détester », écrit Amel Bedoui. Or, on se rend compte au fil des pages que c’est essentiellement un livre sur la sensibilité et la sensibilisation. C’est en fait une mise en récit de l’état de choc post traumatique, une pathologie psychiatrique courante. La subtilité de plume de l’auteure est ainsi doublée de son savoir scientifique de psychiatre. Elle a transmis ce que ressent la victime, ce qui la traverse et la tourmente dans les chapitres où c’est Ines qui raconte. Les autres narrateurs ne sont en fait que le regard extérieur posé sur la maladie mentale, ceux qui préfèrent juger et abandonner plutôt que comprendre. Quand « l’exilée de retour » avait le plus besoin d’un support émotionnel pour surmonter sa souffrance psychologique, son amie d’enfance, médecin à son tour, lui a répondu qu’elle « retourne voir les vrais malades ». Se sentant comme un fardeau dont on se débarrasse, Ines a perdu progressivement  toute lucidité

Dans ce récit, rien n’est anodin. Chaque détail compte pour reconstruire le puzzle. L’auteure maîtrise l’art de « passer d’une simple assiette de gâteau à une réflexion sur nos choix et notre sensation de manque ». La crise intérieure est alors décrite avec un regard omniscient, en oscillant entre le passé et le présent, les tourmentes et les actions. Un passage autour du pain au chocolat fait particulièrement écho à la madeleine de Proust. Il symbolise la mémoire involontaire, les souvenirs du passé qui ressurgissent d’un coup grâce à un goût retrouvé. Cette sensation a donc été un point de départ pour raconter les souvenirs d’une époque révolue. Dans d’autres passages, ce sont les photographies qui déclenchent des analepses permettant de comprendre certaines situations et réactions du présent. La mer revient sans cesse, saisie par différents sens. Elle est bruit des vagues, odeur, toucher qui rencontre la peau.. Elle est aussi reliée à l’idylle insurmontable de Slim et Ines. Mais, c’est surtout un jeu d’homonymes qui interpelle. « Ma mer m’appelle », pense Ines. On croyait pourtant entendre « ma mère », et cette proximité sonore n’est certainement pas dénuée de sens. Certains termes en rapport avec le jargon médical révèlent davantage l’identité de l’auteure, tout en donnant plus de crédibilité à ses personnages. On peut citer à cet égard l’expression « l’écho de la vacuité de ma vie », construite en parallèle avec « l’écho de vacuité utérine », une formule fréquemment employée par les gynécologues dont Ines est imaginée faire partie.

« En instance de deuil » est donc un roman sur la souffrance psychologique camouflée par la fuite et la frigidité émotionnelle, mais qui ne s’estompe finalement ni par le temps ni par la prise de distance. En creusant cet invisible, Amel Bedoui montre que les frontières sont parfois floues entre le « normal » et le pathologique. En plus de sa valeur esthétique et stylistique, cet ouvrage est une approche à la croisée des sciences et des lettres qui déconstruit les préjugés, remet en question les représentations sociales et invite à une réflexion plus nuancée sur la santé mentale.

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Auteur

Amal BOU OUNI

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