L’universitaire et traducteur Abdelhamid Ladhari à La Presse : « La traduction d’un poème doit être une réécriture, une transcréation »
L’universitaire, spécialiste en stylistique et poésie, Professeur Abdelhamid Ladhari, est une de ces éminentes figures qui ont contribué à la traduction des œuvres littéraires tunisiennes afin de les promouvoir mondialement. Parmi les ouvrages qu’il a traduits : « Mouvement littéraire et intellectuel en Tunisie » de Fadhel Ben Achour, « Adieu Rosalie » de Hassouna Mosbahi, « Promosport » de Hassen Ben Othmane, « Tujan » de Emna Rmili, « Fou de toi » de Béchir Khéraief… et la liste est encore longue, relevant de différents genres littéraires. Récemment, il a présenté, en compagnie du philosophe Mohamed Mahjoub, sa nouvelle publication intitulée Dīwān : un recueil de poèmes de feu Mohamed Ghozzi, traduit de l’arabe en français, avec une préface du poète Moncef Ouhaibi, et publié par les Éditions Nirvana. À propos de la traduction, de ses choix et de sa démarche. Entretien.
À partir de quels critères avez-vous procédé à la sélection des poèmes traduits ?
Il ne s’agit pas d’un choix de poèmes, mais de l’ensemble du Dīwān de feu Mohamed Ghozzi. Le Dīwān comprend 5 recueils parus chez différents éditeurs à partir de 1982, et réunis, en 2015, en un seul volume, par Zeyneb Editions. Nirvana vient de publier le livre, et sa brillante présentation au Salon international du livre a été faite par mon ami, le philosophe Mohamed Mahjoub.
Je n’ai pas eu à sélectionner de poèmes. Je suis un grand admirateur de Ghozzi, et ce, depuis les années 80, à l’époque où nous enseignions à la Faculté de Kairouan.
Pourquoi certains considèrent-ils que la traduction d’une œuvre poétique est une forme de trahison, voire impossible?
En effet, l’adage, « Traduire, c’est trahir » a la vie dure. Ceux qui le disent croient à tort que les langues sont superposables et que, pour traduire, il suffit de trouver aux mots d’une langue des équivalents dans une autre. Ma référence dans ma pratique de la traduction est le grand Umberto Eco, pour qui, traduire, c’est « dire presque la même chose », le « presque », étant justement ce qui distingue le génie inaliénable des langues. Comme lui, le principe qui me guide, c’est la totale fidélité à l’esprit et la relative fidélité à la lettre.
Alors, une bonne traduction ne consiste pas en un simple transfert d’une langue à une autre, mais il s’agit bel et bien d’un vrai acte de création tout aussi important que celui de l’auteur du texte d’origine ?
Je pense effectivement que la traduction d’un poème doit être une réécriture, une transcréation. Et à ce titre, elle doit communiquer au lecteur l’émotion et la sensibilité de l’auteur, en mettant en œuvre les constantes du poème telles qu’elles ont été définies par Kibedi-Varga. En un mot, un poème doit être traduit par un texte poétique.
Pensez-vous qu’un texte excellemment traduit pourrait éventuellement dépasser dans sa beauté littéraire et esthétique le texte d’origine ?
Vous me demandez si une traduction peut être plus belle que l’original. Théoriquement, c’est tout à fait possible. Ce serait flatteur, et pour ne rien vous cacher, on m’a fait ce compliment quelquefois. Mais là aussi, j’invoque, à nouveau, le grand Umberto Eco, qui ne le recommande pas, même si je pense, au fond de moi, que cela valorise le traducteur, sans nuire à l’auteur que l’on traduit.
Vous avez traduit plusieurs ouvrages. Quel genre littéraire vous procure-t-il le plus de plaisir à traduire ?
J’ai traduit essentiellement des œuvres littéraires, des romans, des nouvelles et de la poésie. Des essais, j’en ai traduit aussi, mais je reconnais que ces derniers ne me procurent pas le plaisir intense que m’offre la réécriture de la littérature.
Après la rencontre au Salon international du livre , quels sont vos prochains rendez-vous ?
La séance de présentation-dédicace de la traduction du Dīwān de feu Mohamed Ghozzi, organisée au stand de l’Institut Français par les soins de Madame Marielle Morin, s’est très bien passée. Public nombreux, plusieurs francisants, des artistes, d’anciens collègues, quelques membres de ma famille et des gens de lettres, romanciers et poètes. J’ai même eu le privilège d’avoir été écouté par Si Abdelaziz Kacem et par mon ancien professeur des années 70, Si Abdeljalil Karoui.
Nirvana me propose d’autres rencontres de présentation du livre, notamment à Kairouan, ville natale du poète.
J’ai quelques livres déjà traduits, mais qui attendent des éditeurs : un autre livre de Ghozzi, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de Béchir Khraïef.
Entretien conduit par Faiza MESSAOUDI


