Criminalité organisée en Tunisie : Une menace devenue transnationale et de plus en plus féminisée
La criminalité organisée en Tunisie connaît depuis plusieurs années une transformation profonde. Longtemps limitée à des réseaux locaux de contrebande ou à des trafics isolés, elle s’inscrit désormais dans une logique transnationale mêlant trafic de drogue, blanchiment d’argent, cybercriminalité, contrebande et parfois même terrorisme.
La Presse — Les chiffres publiés récemment par le ministère de l’Intérieur témoignent de l’ampleur inquiétante du phénomène. En 2025, près de 182.000 affaires judiciaires ont été enregistrées en Tunisie, dont plus de 14.300 liées aux stupéfiants. Plus de 20.289 personnes ont été arrêtées dans des affaires de drogue. Les saisies effectuées illustrent l’évolution du trafic : plus de 408 kg de cannabis, 146 kg de cocaïne, plus de 700 grammes d’héroïne et près de 480.000 comprimés psychotropes ont été confisqués.
Ces données confirment que la Tunisie n’est plus seulement un territoire de transit entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe, mais qu’elle devient progressivement un marché de consommation intérieure alimenté par des réseaux criminels structurés et fortement connectés à l’international.
Une criminalité de plus en plus violente et abjecte
Cette évolution ne se traduit pas uniquement par la multiplication des trafics. Elle s’accompagne aussi d’une violence sociale croissante qui choque régulièrement l’opinion publique.
La Tunisie a été secouée ces dernières années par des crimes particulièrement abjects : viols, agressions sexuelles, féminicides, matricides, parricides, assassinats conjugaux et meurtres commis avec une violence extrême. Des femmes ont été tuées par leurs conjoints ou ex-conjoints, parfois sous les yeux de leurs enfants, tandis que plusieurs affaires de matricides et de parricides ont profondément bouleversé l’opinion publique.
Ces crimes, autrefois perçus comme exceptionnels, tendent à se multiplier et révèlent un climat marqué par les tensions sociales, la désintégration du lien familial, la montée de la toxicomanie et la banalisation de la violence.
Dans plusieurs dossiers récents, les enquêtes ont également mis en évidence des liens entre consommation de psychotropes, usage de stupéfiants et passage à l’acte criminel. Les autorités sécuritaires considèrent désormais que la lutte contre le trafic de drogue constitue aussi un enjeu majeur de sécurité publique et de stabilité sociale.
Face à la gravité de certains crimes, la justice tunisienne a prononcé de lourdes condamnations, allant de longues peines de réclusion à plusieurs condamnations à la peine capitale dans des affaires de meurtre aggravé, de viol suivi d’homicide ou d’assassinats prémédités ayant suscité une vive émotion dans le pays.
Une criminalité qui se féminise
Autre mutation majeure : la féminisation progressive de certaines formes de criminalité organisée. Si les femmes chefs de gang demeurent relativement rares en Tunisie, leur implication dans des réseaux criminels n’est plus marginale. Plusieurs affaires récentes montrent qu’elles occupent désormais des rôles de direction dans des filières de trafic de drogue, de blanchiment d’argent ou de contrebande.
À El Ouardia, dans la banlieue sud de Tunis, une jeune femme a ainsi été arrêtée après avoir été identifiée comme la dirigeante d’un réseau spécialisé dans la distribution de cocaïne. Les enquêteurs ont découvert que la drogue était stockée à son domicile avant d’être écoulée dans plusieurs quartiers de la capitale.
Dans une autre affaire, le ministère de l’Intérieur a annoncé le démantèlement d’un gang qualifié de « dangereux » composé de sept personnes, dont trois femmes. Le réseau était dirigé par une femme et d’importantes quantités de stupéfiants ont été saisies dans son véhicule.
À Sousse, une femme originaire de Kasserine a été condamnée à treize ans de prison après son arrestation en possession de cinq kilogrammes de drogue. L’enquête avait révélé son rôle central dans l’organisation du trafic et dans la coordination des opérations de distribution.
Les investigations menées ces dernières années ont également conduit à l’arrestation d’épouses de chefs de réseaux internationaux impliquées dans des opérations de blanchiment d’argent et de trafic de cocaïne. Plusieurs saisies importantes d’argent liquide, de bijoux et de véhicules de luxe ont été effectuées dans le cadre de ces enquêtes.
Des réseaux transnationaux de plus en plus sophistiqués
Les autorités tunisiennes font face à des organisations criminelles de plus en plus structurées, utilisant les technologies numériques, les messageries cryptées et des circuits financiers complexes pour échapper aux contrôles.
Début mai 2026, le ministère de l’Intérieur a annoncé le démantèlement de plusieurs réseaux spécialisés dans le trafic international de stupéfiants, le blanchiment d’argent et la fraude électronique. Cette vaste opération a conduit à 93 arrestations et à d’importantes saisies de drogue et d’argent.
En février dernier, une vaste campagne sécuritaire dans le Grand Tunis avait déjà permis l’arrestation de 209 personnes recherchées pour leur implication dans des affaires de braquage, de trafic de drogue et de criminalité organisée.
La justice tunisienne a également prononcé récemment des peines allant jusqu’à 55 ans de prison contre des membres de réseaux internationaux opérant entre la Tunisie et plusieurs pays européens.
Les experts expliquent cette évolution par plusieurs facteurs : la proximité des routes méditerranéennes, l’instabilité régionale, le chômage, la marginalisation sociale dans certains quartiers populaires et l’expansion des réseaux criminels transfrontaliers reliant l’Afrique subsaharienne, l’Europe et le Moyen-Orient.
Quand terrorisme et criminalité se rejoignent
La criminalité organisée ne se limite plus aux stupéfiants. Certaines enquêtes ont montré des passerelles entre réseaux criminels et mouvances extrémistes.
La chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme près le tribunal de première instance de Tunis a récemment condamné une cellule composée de huit femmes à des peines allant de 22 à 30 ans de prison. La cheffe de la cellule a écopé de trente ans de réclusion.
Selon l’enquête, ces femmes avaient constitué une cellule takfiriste au Kram-Ouest avec l’objectif de commettre des actes terroristes visant des institutions de l’État. Leur arrestation en juin 2022 avait conduit à la découverte d’une chambre secrète où se cachaient plusieurs membres du groupe.
Cette affaire illustre la complexité croissante des menaces sécuritaires auxquelles la Tunisie est confrontée, entre criminalité organisée, radicalisation et réseaux clandestins.
Un défi sécuritaire et social majeur
Face à cette situation, la Tunisie est appelée à renforcer davantage la sécurisation de ses frontières terrestres, maritimes et aériennes ainsi que la coopération avec les pays voisins et les partenaires internationaux.
La protection des établissements éducatifs devient également une priorité. Les autorités redoutent l’expansion de la consommation de cannabis et de comprimés psychotropes chez les jeunes, dans un contexte où certains réseaux ciblent les lycées et les universités pour élargir leur marché.
De nombreuses voix plaident aujourd’hui pour une stratégie plus équilibrée : fermeté absolue contre les trafiquants et les réseaux organisés, mais approche plus préventive et sociale envers les jeunes consommateurs afin d’éviter leur basculement dans la délinquance.
La criminalité organisée en Tunisie n’est plus un phénomène périphérique ou ponctuel. Elle constitue désormais une menace multidimensionnelle touchant à la sécurité, à l’économie, à la cohésion sociale et à l’avenir de la jeunesse tunisienne.



