gradient blue
gradient blue
Société

Salah Amamou, Président de la Fédération Nationale de l’Artisanat (Fena) à La Presse: «L’artisanat n’a plus de place dans le paysage économique tunisien»

Avatar photo
  • 6 novembre 2021
  • 9 min de lecture
Salah Amamou, Président de la Fédération Nationale de l’Artisanat (Fena) à La Presse: «L’artisanat n’a plus de place dans le paysage économique tunisien»

Souvent considéré comme le grand oublié de la crise sanitaire et économique sans précédent, l’artisanat, agonise. Cette situation s’est compliquée davantage durant les derniers mois face au silence et à la passivité des autorités, alors qu’il y a rien de pire que de garder le silence quand il y a un problème ou une crise. Ainsi, en une seule année, la pandémie du covid-19 a réussi à détruire le secteur de l’artisanat dans son ensemble. Voilà en quelques mots le constat fait par Salah Amamou, pour qui les raisons ne manquent pas pour annoncer la mort imminente de l’artisanat tunisien. Entretien

On a évoqué à plusieurs reprises la situation alarmante du secteur. Y a-t-il de bonnes nouvelles pour remonter le moral après l’investiture du nouveau gouvernement ?

Je ne veux pas donner l’impression d’être pessimiste, mais les répercussions de la crise du covid-19 continuent de frapper de plein fouet le secteur de l’artisanat. 95% des entreprises sont en situation de blocage total. Conscient que le covid-19 reste la principale raison ayant conduit à cette situation chaotique, mais cette même pandémie n’est pas le seul responsable de cette situation catastrophique ; chacun de nous doit assumer ses responsabilités pour rendre à ce secteur ses lettres de noblesse. En effet, depuis sa naissance, l’artisanat était un secteur très diversifié qui a ses propres spécificités. Cette branche de l’activité socioéconomique du pays s’exerçait dans des centaines d’activités, représentant environ 250 métiers et plus de 350 mille emplois. Mais l’artisanat ne se résume pas seulement à cela, c’est un secteur qui a créé une relation triangulaire solide entre l’identité culturelle, le travail des artisans et les traditions… Quand on évoque l’artisanat, on évoque une histoire de tradition et de passion.

Mais malheureusement, depuis plus d’une dizaine d’années, tout cela a changé vers le pire; au lendemain de la révolution, la situation du secteur se dégrade avec l’aggravation de la crise économique et financière, la baisse du pouvoir d’achat, l’augmentation du taux de chômage, la dépréciation continue du dinar…Mais malgré ce contexte socioéconomique tendu, on a réussi, en partie, à sauver ce secteur, à garder l’emploi de milliers de familles et, surtout, à garder ses spécificités originelles.

Mais l’avènement de la crise du covid-19, qui était unique et sans précédent, est le coup fatal qui a détruit le secteur. Cette pandémie a bouleversé notre monde et tout a changé depuis son arrivée… Il est vrai que cette situation ne concerne pas l’artisanat en particulier, mais ce secteur a été le grand oublié de cette crise sanitaire mondiale. Le gouvernement a engagé des actions dans presque tous les domaines, à l’exception de l’artisanat qui n’arrive pas encore à voir le bout du tunnel. L’alerte a été donnée à plusieurs reprises dans une tentative d’attirer l’attention des autorités concernées sur la gravité de la situation et la nécessité d’agir de manière urgente pour sauver un secteur menacé de disparition. Mais tout cet effort reste impuissant, invisible et non valorisé…Aujourd’hui, l’artisanat est un secteur menacé de disparition et n’a plus de place dans le paysage économique tunisien.

Malgré cette situation, il ne faut pas renoncer et on doit continuer à nous battre au quotidien pour l’avenir de ce secteur…

Dans de nombreux secteurs, il y aura un « avant » et un « après »-covid-19. Mais pour l’artisanat, je doute s’il y aura un avenir ou un après-covid-19. Aujourd’hui, la situation est pire que celle qui prévalait pendant la crise économique de 2008 ou pendant la guerre du Golfe. Ce qui se passe depuis le déclenchement de cette pandémie est décevant à tous les niveaux : les artisans ne bénéficient pas des aides et des mesures annoncées depuis des mois par les différents gouvernements, dans le cadre de la crise sanitaire, on constate aussi une indifférence, un mépris et un non-respect des promesses annoncées par les autorités concernées pour protéger et sauver ce secteur… A tout cela on ajoute un contexte économique très incertain, marqué par une consommation qui est au ralenti, le moral des Tunisiens qui est au plus bas niveau, le chômage qui continue à grimper… Je vous donne un chiffre et vous allez comprendre la gravité de la situation : aujourd’hui, en moyenne, le secteur de l’artisanat a subi une perte de chiffre d’affaires de plus de 90%.

Malgré ce tableau noir, il y a toujours une issue. Qu’est-ce que vous proposez pour sauver ce secteur ?

Dans l’état actuel des choses, c’est plus facile à dire qu’à faire, car cela fait comme quelqu’un qui ne fait que rugir encore, et encore, parce que le silence et la passivité règnent toujours, alors qu’il n’y a rien de pire que de garder le silence quand il y a un problème ! Dans cette situation exceptionnelle, au lieu d’accélérer la concrétisation des mesures annoncées, l’Etat continue toujours à ignorer ce secteur. On n’a pas besoin d’une baguette magique pour renverser la donne. Il suffit d’être réaliste et de garantir le minimum pour assurer la survie du secteur qui attend toujours le déblocage des crédits afin de fournir de la liquidité aux artisans. Pour toutes ces raisons, on doit mettre en place des mesures permettant aux artisans de procéder à la régularisation de leurs dettes auprès de l’Etat et de ses institutions.

Il faut abandonner les pénalités de contrôle et de retard, les factures de consommation d’électricité et d’eau… On demande aussi une exonération totale des cotisations sociales et d’impôts, et un rééchelonnement des dettes auprès des banques… On attend toujours un fonds de solidarité pour aider les artisans et les très petites entreprises (TPE) à affronter les conséquences économiques de la crise sanitaire…Donc, seule une amnistie fiscale totale pourrait sauver ce secteur et lui donner une seconde chance pour pouvoir renaître de ses cendres. C’est peut-être égoïste de notre part, mais que l’on veuille ou pas, cette crise sanitaire et cette ignorance ont provoqué l’effondrement total de tout un secteur, ce qui représente une catastrophe pour des dizaines de milliers de personnes.

A combien s’élève la dette du secteur ?

Croyez-moi, le chiffre fait rire, étant donné les difficultés rencontrées par le secteur : la dette des villages artisanaux ne dépasse pas un million de dinars (loyers), alors que la dette de l’ensemble du secteur se limite à 10 millions de dinars. Ce chiffre paraît à première vue dérisoire et modeste quand on le compare aux chiffres d’affaires enregistrés par les grandes entreprises. Nous n’avons pas demandé de l’argent pour sauver le secteur, nous plaidons seulement pour une exonération fiscale et un rééchelonnement des dettes afin de pouvoir reprendre le souffle et redémarrer la machine.

Et quelle est l’activité la plus touchée par cette crise ?

C’est le secteur de la production de tapis et de tissu en coton enduit qui est passé de 426.000 m² en 2001 à moins de 40.000 m² en 2017. Malheureusement, le métier de confection du tapis est aujourd’hui quasiment abandonné avec une régression de 94%. Quant au secteur de l’artisanat du cuivre, il est en danger, puisqu’il a perdu 70% de sa productivité. Idem pour le secteur de la poterie et de la céramique qui a perdu plus de 50% de sa capacité de production. Aujourd’hui, les artisans ne trouvent aucune issue pour leurs productions et, donc, ne produisent plus. Mais là, il faut souligner que le tapis fait main a longtemps été le principal secteur de l’artisanat tunisien, puisqu’il représentait 70% du chiffre d’affaires du secteur à l’époque. Mais malheureusement, aujourd’hui, plusieurs facteurs mettent en péril cet artisanat. L’essor du tapis industriel est la principale cause du déclin du tapis fait main, avec un faible revenu pour un métier fatiguant et peu valorisé. C’est dommage que l’activité baisse et que les tisserandes se fassent donc de plus en plus rares parce que ce savoir-faire se perd d’une année à une autre.

Récemment, vous vous êtes adressé au Président de la République afin qu’il vienne en aide à ce secteur sinistré…

On a essayé à travers tous les moyens possibles de faire entendre nos voix. Mais tant que nous ne sommes pas une force de proposition et les produits artisanaux ne sont pas de première nécessité, nous ne pouvons pas nous livrer à un bras de fer avec le gouvernement. Durant le mois d’août, nous nous sommes adressés au Président de la République et nous lui avons envoyé une étude détaillée sur le secteur, ainsi que les éléments de la stratégie de sortie de crise. Nous avons même  appelé à la création d’un ministère de l’Artisanat, des petits métiers et de l’économie solidaire, qui est devenu une priorité, car ce secteur a ses besoins et ses spécificités loin du secteur touristique. Nous nous sommes basés sur cette stratégie et sur les résultats d’une étude effectuée par l’INS qui a prouvé que 98% du tissu industriel tunisien est composé de PME et de TPE, dont 88% sont de très petites entreprises (artisanat, petits métiers…). Donc, à quoi sert notre rattachement au ministère du Tourisme ?! Nous voulons que l’artisanat soit une partie de la solution et non un problème supplémentaire…

Avatar photo
Auteur

Meriem KHDIMALLAH

You cannot copy content of this page