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Société

Moez Kacem, universitaire et spécialiste en tourisme, à La Presse: « Cinq axes clés pour réformer le secteur touristique »

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  • 11 novembre 2021
  • 7 min de lecture
Moez Kacem, universitaire et spécialiste en tourisme, à La Presse: « Cinq axes clés pour réformer le secteur touristique »

Depuis le déclenchement de la crise du Covid-19, les professionnels du secteur émettent des propositions tous azimuts pour sauver le soldat tourisme. Mais, à chaque fois que la question du tourisme est à l’ordre du jour, on ne peut s’empêcher de l’aborder avec prudence car il s’agit de l’un des secteurs les plus touchés par cette pandémie. Mais aujourd’hui, sur le terrain, rien n’a été concrétisé et toutes les promesses annoncées se sont soldées par un échec désastreux. Pour l’universitaire Moez Kacem, il est vrai que le tourisme s’effondre sous le poids du Covid-19, mais le plan de sauvetage tarde à venir. Il y a donc urgence à agir rapidement pour venir en aide à ce secteur et préparer la relance tant attendue car le tourisme peut être une piste vers le ravitaillement des caisses de l’Etat en devises, ce qui constitue une priorité absolue en ce moment. Entretien.

Quel bilan pouvez-vous dresser à ce jour ?

Près de deux ans après le déclenchement de la crise sanitaire liée au covid-19, le diagnostic est clairement posé et partagé par l’ensemble des professionnels du secteur : considéré pendant plusieurs décennies comme secteur stratégique par excellence, le tourisme tunisien pâtit, aujourd’hui, de son positionnement majoritairement low-cost, de la dominance du tourisme balnéaire, de la recette par touriste figurant parmi les plus faibles au monde, du surendettement des unités, de la facturation en dinars pour les clients étrangers, de la fermeture de nombreuses unités…Donc, le bilan est alarmant et désastreux, puisque les raisons ne manquent pas.

A cela, on ajoute que le contexte actuel n’augure rien de bon pour l’épanouissement du climat des affaires au sein du secteur touristique car, sur terrain, on a du mal à conduire le changement et à redonner à ce secteur ses lettres de noblesse avec notamment le cercle vicieux de l’instabilité politico-économique… Tout porte à croire que le tourisme sera durablement impacté par la pandémie, au point de devenir le secteur le plus touché par la crise sanitaire. Et cette situation devient de plus en plus grave avec une baisse importante de l’activité et le manque de visibilité sur l’avenir qui inquiètent de plus en plus les professionnels du secteur, surtout à l’échelle nationale. Malgré cette situation et malgré les difficultés rencontrées ces dernières années, il ne faut pas rester les bras croisés et on ne doit pas renoncer à ce secteur.

Dans ce contexte tendu, peut-on réellement sauver la prochaine saison ?

Il faut voir plus loin que le présent : depuis des décennies, on se cache derrière la saison, pour ne pas attaquer les problèmes de fond ! Celle-ci est déjà entamée et peu importe ce qu’elle réalisera, elle ne sauvera pas le tourisme tunisien. Pour ce faire, on doit casser la saisonnalité des destinations et il nous faut travailler tous ensemble et nous engager dans une réforme sans précédent loin des tiraillements stériles et loin du nivellement par le bas qu’on observe. Ce que je dis  : on doit réfléchir en termes de rentabilité, d’employabilité, d’attractivité, de qualité, de régionalisation…Ce sont des problèmes récurrents mais bien réels… Ce qu’il faut sauver aujourd’hui, c’est le tourisme, notre héritage, notre patrimoine, notre histoire… Donc, afin que le tourisme retrouve son lustre, il faut passer à l’action avec une vision claire, une stratégie bien réfléchie et une bonne dose de détermination, tout cela avec la nécessité de poursuivre la mise en œuvre du plan national en matière de lutte contre cet ennemi invisible pour maîtriser la propagation de l’épidémie. Voilà, encore une fois, cette crise sanitaire confirme ce que nous — professionnels du secteur — nous nous acharnons à dire depuis plusieurs années : ce modèle n’est pas viable et il est plus que jamais temps de court-circuiter le tourisme de masse et d’encourager de nouveaux modèles alternatifs du tourisme.

Quelles seront justement les stratégies possibles pour relancer le secteur du tourisme face à une situation épidémiologique risquée ?

Travailler sur la relance du tourisme est une urgence. Ce secteur ne doit pas être abandonné, mais soutenu et renforcé pour lui permettre de renaître de ses cendres, avant qu’il ne soit trop tard. Pour ce faire, on a proposé une stratégie composée de cinq axes majeurs, qui permet non seulement de reprendre l’activité touristique, mais aussi de réformer le secteur dans son ensemble sur les moyen et court termes. Pour un tourisme meilleur, il faut tout d’abord innover l’offre avec notamment la valorisation des alternatifs, un saharien plus luxueux, des faits d’expérience unique, la personnalisation du standard, le sport, le bien-être, l’évasion…Il faut aussi nettoyer le pays en valorisant les déchets, supprimant le plastique à usage unique, avec la mise en place d’un plan de plages paradisiaques, l’implication des communes dans ce chantier énorme, une sensibilisation augmentée…

Un autre élément de la même importance, c’est le développement de la résilience : c’est la résilience financière des PME (surtout l’assainissement de l’endettement), outre le renforcement des compétences, la pérennisation des emplois…A ce niveau-là, il faut, également, miser sur une destination plus durable avec un modèle de développement territorial et une meilleure implication des acteurs dans la durabilité… Le tout avec un plan d’action spécial climat qui est déjà en cours.Le quatrième axe s’article autour de l’incitation aux investissements qui exige des cahiers des charges pour les différents types de projets, une réglementation update, des incitations spécifiques, des incubateurs spécialisés, une assistance rapprochée… Finalement mais non moins important, il faut promouvoir autrement. Ceci nécessite une visibilité digitale optimale, des plateformes régionales en ligne, une stratégie de communication sur le marché local, un focus expérience client, la valorisation du culturel et du naturel…

Les points que vous avez évoqués sont très importants, mais sur terrain, c’est plus facile à dire qu’à faire…

Certes, c’est un travail énorme, important et très long qui devrait être effectué. L’autre enjeu qui se pose est celui de la gouvernance du secteur. Il faut réguler la synergie entre les différents acteurs à travers notamment l’application des lois réglementant l’activité touristique. Cela permettrait de déverrouiller le secteur à une concurrence innovante puisque la modification du système de gouvernance nous ramènera nécessairement vers un autre modèle où la réglementation, les investissements, la formation, le produit … seront les maîtres mots.

Maintenant, on a besoin d’une volonté politique, d’une vision bien définie, d’un plan d’action et beaucoup de courage pour passer à l’exécution. J’espère que la promotion du tourisme sera réellement l’une des priorités du nouveau gouvernement car, malheureusement, depuis la révolution de 2010, le secteur du tourisme marche sans stratégie, ni plan, en raison de l’état d’instabilité politique, de changement de formations ministérielles, de tensions sociales, d’attaques terroristes…

Voilà 30 ans que l’on administre des calmants (renforcement de la commercialisation, tourisme alternatif, tourisme culturel, recherche de nouveaux marchés…) alors que notre tourisme a besoin de soins intensifs. Il faut passer le plus tôt possible à l’action pour pouvoir arrêter la baisse constante des prix de commercialisation et la descente aux enfers de ce secteur stratégique car la Tunisie peut proposer toutes les formes du tourisme et peut accueillir tous types de clientèle.

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Auteur

Meriem KHDIMALLAH

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