Tollé contre la Réponse sécuritaire aux mouvements sociaux: Le recours à la force est-il l’unique solution ?
Quelle leçon doit-on retenir de cette nouvelle séquence d’affrontements entre manifestants et forces sécuritaires ? Comment éviter de nouveaux actes de violence ? Et par quel moyen doit-on répondre à ces mouvements sociaux, pourtant légitimes ?
Depuis plusieurs années et même à l’ère de l’ancien régime de Ben Ali, la réponse sécuritaire aux protestations et mouvements sociaux posait problème et ne faisait qu’aggraver la situation. Provoquant de nouveaux maux sociaux et s’opposant à toute solution pacifique et rationnelle, cette réponse devient pourtant, dans la plupart des cas, systématique à tout rassemblement ou mouvement social de protestation. Or, selon plusieurs sociologues, ce traitement sécuritaire des phénomènes sociaux ne fait qu’accentuer les crises, car selon leur estimation, la violence ne fait qu’engendrer de la violence.
Les derniers événements d’Agareb à Sfax ne font que confirmer ce constat. Recours au gaz lacrymogène, décès d’un jeune citoyen, affrontements et violence, les mêmes images se reproduisent malheureusement à la moindre tension sociale.
Hier mercredi, la délégation d’Agareb, dans le gouvernorat de Sfax, a connu de nouveau des affrontements avec les forces de police suite à la grève générale décrétée par le syndicat local sur fond des événements liés à la réouverture de la décharge et du décès d’un jeune dans des circonstances peu claires.
Toutes les institutions et commerces publics et privés étaient fermés en plus de la suspension des cours et de la fermeture du marché et de la zone industrielle. Mais la tension était palpable et l’effervescence sociale se faisait sentir, surtout que les protestataires ont essayé de fermer de force la décharge en question.
Quelle leçon doit-on retenir de cette nouvelle séquence d’affrontements entre manifestants et forces sécuritaires ? Comment éviter de nouveaux actes de violence ? Et par quel moyen doit-on répondre à ces mouvements sociaux, pourtant légitimes ?
Sami Tahri, secrétaire général adjoint de l’Ugtt, estime que la réponse sécuritaire aux mouvements protestataires n’est pas acceptable et qu’il existe de meilleures solutions pour résoudre de telles crises. «Les citoyens ont le plein droit de refuser la réouverture de cette décharge, nous refusons tout recours à la force pour répondre à leurs revendications», explique-t-il.
Pour lui, la répression des mouvements sociaux ne fait qu’aggraver la situation, appelant le gouvernement à se pencher sur les revendications des citoyens en faisant usage de nouveaux «moyens plus rationnels».
Condamnations et appels
La violence et les abus policiers constituent un phénomène mondial touchant même les pays aux plus anciennes démocraties. Sauf qu’en Tunisie, il s’agit d’un contexte de démocratisation de la société, où ce genre de pratiques n’a plus de place. L’affaire de la décharge d’Agareb a rouvert le grand débat autour de la violence et du traitement policier des mouvements protestataires. Si pour l’instant rien n’indique que la mort du jeune citoyen soit en relation avec une violence policière, certaines pratiques de répression sont à dénoncer. Le porte-parole des tribunaux de Sfax, Mourad Turki, a affirmé que les conclusions préliminaires du rapport de l’autopsie menée, mardi 9 novembre 2021, sur la dépouille d’Abderrazek Lachhab, dont le décès coïncide avec les manifestations qui ont eu lieu la veille à Agareb, écartaient l’implication de la police.
«Le rapport indique que le défunt est susceptible d’être décédé de mort naturelle, car l’autopsie a révélé la présence d’une insuffisance cardiaque sévère et d’un blocage complet de l’artère coronaire gauche et des signes de congestion du cœur au niveau du muscle gauche», a-t-on expliqué.
Le ministère de l’Intérieur avait démenti le décès du jeune des suites de blessures lors «des événements». Selon la version du département, il serait décédé après un «soudain malaise survenu à son domicile qui se situe à 6 km du lieu des manifestations» et il aurait été transporté «par l’un de ses proches à l’hôpital où il décédera».
Quoi qu’il en soit, des organisations et associations tunisiennes ont appelé à l’ouverture d’une enquête «de toute urgence et en toute transparence» pour déterminer les causes de la mort d’Abderrazek Lachhab à Agareb. Dans une déclaration conjointe signée par 26 organisations et associations de la société civile, les signataires de la déclaration ont réclamé la vérité sur «ce crime abominable» et appelé à l’application de la loi contre ceux qui en sont responsables et à lutter contre l’impunité. Ils ont dénoncé le recours à la violence policière et l’usage de la force dans la nuit du lundi 8 novembre contre les habitants d’Agareb qui protestaient contre la réouverture de la décharge d’El Guenna dans cette délégation et les menaces qu’elle représentait pour leur santé et leur vie des décennies durant. Les signataires de la déclaration ont également déploré le traitement sécuritaire des questions sociales structurelles et de longue date qui ne peuvent être résolues que dans le cadre de politiques publiques efficaces et participatives.
Des mouvements innocents ?
La stratégie du ministère de l’Intérieur en matière de traitement de ces mouvements sociaux est-elle à revoir ? Quelle alternative à ce traitement sécuritaire devenu systématique dans certaines situations ? Un ancien responsable sécuritaire, explique à La Presse sous le couvert de l’anonymat, qu’il existe d’autres alternatives à la réponse sécuritaire. Tout en précisant que dans certains cas, le département de l’Intérieur est appelé à préserver les biens publics conformément à la loi, il trouve indispensable d’ouvrir des canaux de communication avec les citoyens en temps de crise. «Dans certaines zones tribales, il trouve indispensable de s’adresser aux sages et aux personnes âgées jouissant d’une bonne notoriété pour calmer la tension et pour prévenir les affrontements», souligne-t-il.
«La violence légitime dans certains cas doit intervenir comme un dernier recours», ajoute-t-il, affirmant qu’il est également souhaitable de revoir le discours officiel du ministère de l’Intérieur et de s’approcher un peu plus du citoyen et s’ouvrir notamment sur les populations locales.
Encore faut-il se pencher sur la spontanéité de tels mouvements sociaux. La crise d’El Kamour nous a appris que les mouvements sociaux ne sont pas à l’abri de la manipulation et de la récupération politiques. Ce mouvement d’Agareb, en dépit de la légitimité des revendications de la population portant sur la nécessité de préserver l’environnement, est également exposé à une récupération politique, notamment dans ces circonstances que traverse le pays. D’ailleurs, le Chef de l’Etat Kaïs Saïed avait insinué que des parties seraient derrière ces mouvements pour semer le chaos dans le pays et appliquer certains agendas politiques.



