Elles constituent plus de la moitié de la main-d’œuvre agricole tunisienne, mais leurs conditions de travail restent précaires et leur autonomisation économique demeure un défi. Le 28 avril dernier, une conférence nationale organisée à l’auditorium de l’INAT sous le thème « autonomisation économique des femmes rurales dynamique récente et politique publique d’appui » a clôturé une année de travaux menés par le projet SAVOIR-ECO. Invité sur les ondes de RTCI, Nicolas Fayes, chercheur et coordinateur du projet, en présente les enseignements et les recommandations.
Nicolas Fayes brosse un tableau contrasté. D’un côté, il souligne une progression remarquable : les groupements de développement agricole (GDA) féminins sont passés d’une seule unité en 2011 à 252 aujourd’hui, regroupant quelque 7 000 membres à l’échelle nationale. Ces structures, qui produisent de l’artisanat, du couscous et des plantes aromatiques et médicinales, sont devenues une composante quasi systématique des projets de développement en zone rurale. De l’autre, il pointe une réalité plus sombre : environ 100 000 ouvrières agricoles travaillent chaque jour dans les champs dans des conditions difficiles, sans contrat de travail, exposées à des risques de transport et de sécurité sur les exploitations. Il insiste sur le fait que cette situation demeure largement invisible, tant pour les consommateurs que pour les décideurs publics.
Sur la question des obstacles, l’invité de RTCI identifie la commercialisation comme le frein principal des GDA féminins. Les membres de ces groupements maîtrisent leur savoir-faire productif, mais manquent de débouchés stables : en dehors de quelques foires ponctuelles organisées par le ministère de l’Agriculture, elles ne disposent ni de locaux de vente ni de canaux de distribution établis. À cela s’ajoutent des lacunes en matière d’emballage, de certification et de processus qualité, ainsi qu’un accès au financement limité. Sur le plan juridique, Nicolas Fayes signale un obstacle structurel majeur : le statut associatif actuel des GDA les empêche d’émettre des factures, rendant toute démarche de commercialisation en grande surface ou à l’export particulièrement ardue. Concernant les ouvrières agricoles, il juge prioritaire la création d’un statut officiel, mentionnable sur la carte d’identité, qui ouvrirait des droits spécifiques auprès de la CNSS, avec un système de cotisation retraite adapté au caractère saisonnier et discontinu de leur activité.
Face à ces défis, l’intervenant avance plusieurs pistes concrètes. Pour la commercialisation, il recommande de s’appuyer sur les réseaux sociaux et le commerce en ligne — une approche déjà éprouvée en Algérie, mais que les politiques publiques tunisiennes tardent à soutenir, y compris pour des actions aussi simples que la création de pages Facebook ou la diffusion de contenus promotionnels sur WhatsApp. Sur le plan juridique, il plaide pour un statut donnant aux GDA féminins une personnalité économique à part entière, à l’image des coopératives féminines marocaines. En Tunisie, le modèle de la Société mutuelle de services agricoles (SMSA) existe, mais sa gestion reste complexe ; Nicolas Fayes appelle à concevoir une forme juridique plus souple, mieux adaptée à ces structures. Pour le transport des ouvrières, il préconise l’application d’un cahier des charges spécifique, couplée à des subventions permettant aux transporteurs de renouveler leurs véhicules.
Le chercheur insiste par ailleurs sur la démarche participative adoptée par le consortium porteur du projet, composé de l’APEDDUB, de l’INAT, de l’INRAT et du CIRAD. Plutôt que de formuler seuls des propositions, les chercheurs ont associé, via des ateliers régionaux, les femmes rurales des gouvernorats de Siliana et de Béja, les commissariats régionaux au développement agricole et de nombreuses ONG. Des collègues du Maroc et de l’Algérie ont apporté un éclairage comparatif précieux. Nicolas Fayes souligne que les femmes concernées ont contribué activement, tant au diagnostic qu’à l’identification de solutions concrètes.
L’ensemble des recommandations a été formalisé en notes de politique publique (policy briefs), rédigées en français et en arabe avec les acteurs du ministère de l’Agriculture. Des vidéos de vulgarisation destinées au grand public ont été produites en parallèle. Ces deux supports seront mis en ligne prochainement, avec pour ambition de nourrir le débat public et de faire le lien entre la recherche et les décideurs.

