Sortie de résidence « ASKOT » : Écouter la médina autrement
À « L’Art Rue », la sortie de résidence de Pedro Incenso Latas transforme la ville en matière sonore
La Presse — Samedi soir, dans les espaces labyrinthiques de L’Art Rue, le public n’était pas convié à assister à un simple spectacle. Avec « Askot », performance de sortie de résidence de l’artiste sonore portugais Pedro Incenso Latas, il s’agissait plutôt d’entrer dans une expérience sensorielle déroutante, presque hermétique par moments, où la médina de Tunis devenait un corps vibrant, une architecture invisible faite de sons, de souffles, d’échos et de mémoires fragmentées.
Présentée dans le cadre du programme Slash Transition, soutenu par Creative Europe et la coopération suisse, cette résidence artistique menée entre février et mai 2026 interroge la manière dont la création sonore peut accompagner les mutations urbaines, sociales et culturelles. A Tunis, Pedro Incenso Latas a choisi de faire de la médina un terrain d’écoute et d’expérimentation, une matière vivante à travers laquelle penser autrement l’espace public, les usages de la ville et les traces invisibles qui l’habitent. Le soir de la restitution finale, le public était invité à déambuler dans les différentes strates de L’Art Rue : chambres obscures, patio intérieur, terrasse ouverte sur les toits de la médina. Plus qu’un parcours scénographique, cette circulation imposait un déplacement physique et mental. Ici, rien de frontal ni de narratif au sens classique. Les sons surgissaient, se propageaient, vibraient dans les murs, se mêlaient aux respirations, aux silences et aux mouvements des spectateurs.
L’expérience avait quelque chose d’insaisissable. Beaucoup semblaient perdus, parfois déstabilisés, cherchant des repères ou une clé de lecture. Mais cette sensation de flottement faisait précisément partie du dispositif imaginé par Pedro Incenso Latas. «Askot» ne proposait pas une œuvre à comprendre immédiatement, mais une expérience à traverser. Une invitation à écouter autrement la ville et ses constructions invisibles.
A travers des couches sonores composées d’archives collectées dans la médina, de voix fragmentées, d’appels de commerçants, de résonances spirituelles ou de vibrations électroniques, l’artiste construisait une abstraction sonore du territoire urbain. La médina cessait d’être un décor patrimonial ou un simple espace géographique : elle devenait une cartographie sensible, un organisme traversé par des flux, des tensions, des mémoires et des rythmes.
Le travail mené durant la résidence reposait justement sur cette idée d’une ville qui peut être appréhendée par l’écoute. Dès son premier séjour d’étude en février, Pedro avait multiplié les rencontres avec habitant·e·s, artistes et acteur·rice·s culturels de la médina. Nourrie par des échanges autour du langage, du corps et des identités sonores, sa recherche s’est progressivement construite à partir de la voix comme espace de mémoire et de résistance.
Durant la résidence de mai, cette réflexion a pris une forme plus concrète à travers des enregistrements de terrain, des ateliers participatifs et des expérimentations collectives. La langue, les rythmes urbains et les vibrations de la médina sont devenus les matériaux premiers de la création.
Plusieurs temps forts ont jalonné cette immersion. Le 10 mai, un atelier mené avec le pôle “Art et Éducation” de L’Art Rue a permis à des jeunes et des acteur·rice·s éducatifs d’explorer l’écoute et la création sonore au cœur de la médina. Le lendemain, à l’Institut Supérieur de Musique de Tunis, Pedro Incenso Latas proposait une masterclass consacrée au codage créatif et aux outils numériques de composition sonore, initiant étudiant·e·s et musicien·ne·s aux possibilités offertes par les logiciels de traitement du son. Le 12 mai, une conférence et lecture-performance organisée à L’Art Rue réunissait plusieurs artistes et penseur·euse·s autour des questions de langue, d’identité et de son. Modérée par Lilia Ben Romdhane, la rencontre associait notamment Amen Nciri, Aicha Kallel, Dhia Bousselmi et Hager Ben Driss. Déjà, il était question de considérer la voix non comme simple véhicule de sens mais comme matière physique, émotionnelle et politique.
Les 15 et 16 mai, un workshop intitulé Co-concevoir la musique dans la médina prolongeait cette démarche collaborative en réunissant musicien·ne·s, habitant·e·s et praticien·ne·s culturels autour des enjeux de création partagée et de durabilité des pratiques artistiques. La table ronde publique, modérée par Raouia Kheder, interrogeait notamment la manière dont les artistes peuvent travailler avec un territoire sans le figer ni l’extraire de ses réalités sociales.
Toutes ces étapes trouvaient leur prolongement dans «Askot». La performance finale apparaissait alors moins comme une œuvre autonome que comme la condensation de rencontres, d’écoutes et de fragments accumulés pendant plusieurs semaines.
Dans le patio, certaines vibrations basses semblaient prolonger les battements mêmes de l’architecture. Sur la terrasse, les sons se mêlaient aux bruits réels de la médina nocturne, brouillant les frontières entre composition et environnement. Dans les chambres, les voix enregistrées devenaient presque fantomatiques, comme si les murs eux-mêmes conservaient des traces de passages et de récits oubliés. Cette manière de travailler l’espace par le son amenait le public à reconsidérer sa relation à l’architecture. Non plus voir uniquement les volumes et les formes, mais ressentir les circulations invisibles qui traversent un lieu. Écouter les résonances, les distances, les matières acoustiques. Penser la ville non comme un ensemble figé mais comme une composition mouvante de fréquences et de présences. Si certains spectateurs ont pu rester à distance face à l’abstraction de la proposition, beaucoup semblaient néanmoins intrigués par cette tentative de déplacer les habitudes perceptives. «Askot» exigeait une disponibilité particulière : accepter de ne pas tout saisir immédiatement, de se laisser traverser par des sensations parfois diffuses, de perdre ses repères narratifs pour entrer dans une forme d’écoute élargie.




