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Entre spéculation et abandon : Le business de la mort dans les cimetières de Tunis

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  • 30 mai 2026
  • 5 min de lecture
Entre spéculation et abandon : Le business de la mort dans les cimetières de Tunis

À Tunis, les cimetières du Jallez et de Sidi Yahya ne sont plus seulement des lieux de recueillement. Saturation des espaces, flambée des prix des tombes, prolifération des intermédiaires et absence d’entretien municipal ont transformé ces nécropoles historiques en territoires livrés à la débrouille et au commerce de la mort.

La Presse — De la vaste nécropole historique du Jallez à la discrète mais saturée cité des morts de Sidi Yahya à El Omrane, les cimetières tunisiens racontent aujourd’hui une autre histoire que celle du recueillement. Derrière les tombes alignées à perte de vue se cache désormais un marché informel florissant, nourri par l’absence d’entretien municipal, la privatisation rampante des espaces funéraires et l’explosion du coût des sépultures.

Le cimetière du Jallez, l’un des plus anciens de Tunis, remonte à l’époque hafside. Il doit son nom au cheikh Abou Abdallah Mohamed Ben Omar Ben Tajeddine Al-Jallez, originaire de Fouchana et décédé en 1205. Longtemps considéré comme un haut lieu de mémoire collective, ce vaste espace s’est progressivement transformé en une immense ville des morts où la moindre parcelle de terre est devenue une marchandise rare.

Au fil des années, le cimetière s’est étendu de manière anarchique. Ses différentes sections semblent aujourd’hui partagées entre plusieurs entrepreneurs privés et intermédiaires qui gèrent les enterrements selon leurs propres règles. Trouver quelques centimètres de terre pour inhumer un défunt relève désormais du parcours du combattant. Les prix des tombes ont atteint des niveaux exorbitants, profitant de la détresse des familles endeuillées qui, dans ces moments de vulnérabilité, se retrouvent souvent à la merci d’un système opaque et sans véritable contrôle.

Autour des tombes gravite toute une économie parallèle. Des «récitateurs» improvisés s’installent près des sépultures et commencent, sans même être sollicités, à réciter quelques versets du Coran. Chaque sourate a son tarif : cinq dinars pour «Al-Mulk», parfois dix pour «Yassine». Si la somme proposée ne leur convient pas, certains quittent le lieu avec un regard méprisant, à la recherche d’une autre famille en deuil plus généreuse.

Un peu plus loin, de jeunes hommes proposent de nettoyer les tombes. Armés d’un simple seau de peinture ou d’un chiffon, ils enlèvent les mauvaises herbes, balayent la poussière et repeignent les bordures «selon votre générosité», disent-ils. En pratique, la «himma» oscille souvent entre dix et quinze dinars. Même l’eau utilisée pour le nettoyage doit être achetée auprès de vendeurs installés à l’entrée du cimetière, une simple bouteille étant parfois facturée plus de cinq cents millimes.

Le commerce ne s’arrête pas là. Les numéros des tombes eux-mêmes sont vendus par des marchands ambulants qui jurent que leurs plaques proviennent de Dar Chaâbane El Fehri et que leur bénéfice est dérisoire. Pourtant, les familles n’ont guère le choix : sans numéro, retrouver une tombe au milieu de cette marée de sépultures devient presque impossible. Les morts, autrefois citoyens avec une histoire et une identité, finissent réduits à une suite de chiffres dans un cimetière saturé.

Et pourtant, beaucoup refusent de condamner ces petits métiers nés autour des cimetières. «Ils cherchent leur pain quotidien», disent certains. «Mieux vaut cela que le vol ou la délinquance». Une manière de reconnaître que cette économie de survie prospère avant tout sur les défaillances des institutions publiques.

Le constat est tout aussi amer au cimetière Sidi Yahya, à El Omrane. Ce lieu, rattaché au saint Sidi Yahya, demeure entouré de récits populaires et de croyances attribuant au marabout des pouvoirs capables de guérir la folie, les angoisses, la stérilité ou encore le célibat prolongé.

Mais derrière le folklore et la spiritualité, la réalité saute aux yeux : à l’entrée, des hommes imposants contrôlent l’accès des véhicules et imposent discrètement un paiement informel aux visiteurs. À l’intérieur, les déchets, les gravats et les amas de terre s’accumulent entre les tombes.

Lorsque l’on interroge les travailleurs présents sur place, les réponses convergent toutes vers le même constat : les municipalités ont déserté les cimetières. Les opérations de nettoyage se limiteraient souvent aux entrées principales, «juste pour l’image», tandis que l’intérieur est laissé à l’abandon. L’entretien des tombes repose alors sur les familles des défunts ou sur quelques bénévoles et associations caritatives lorsque ceux-ci existent encore.

Ainsi, les cimetières tunisiens semblent aujourd’hui pris entre deux drames: l’abandon des autorités locales et la marchandisation croissante de la mort. Dans ces lieux, appelés «dernière demeure», censés symboliser l’égalité ultime entre les hommes, les inégalités sociales continuent pourtant de s’exprimer.

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Auteur

Brahim OUESLATI

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