Plus de 1,3 milliard de fumeurs dans le monde et huit millions de décès annuels attribuables au tabac, dont 80 pour cent dans les pays en développement.
Au Maghreb, des enfants de moins de dix ans commencent à fumer, les systèmes de santé s’épuisent et les inégalités se creusent.
Réunis à Tunis le 2 juin 2026 par la plateforme médicale med.tn dans le cadre de la conférence de presse organisée par med.tn sur le thème « Le tabagisme au Maghreb : débats autour d’un défi commun », des médecins tunisiens, libyens et algériens lancent un appel solennel : une stratégie régionale harmonisée est une urgence absolue.
Cela passe par l’alignement des taxes, des substituts nicotiniques gratuits, des campagnes sur les réseaux sociaux et une mobilisation de tous les ministères. L’augmentation coordonnée des prix du tabac est la mesure la plus efficace, mais elle échoue si elle n’est pas synchronisée entre les trois pays.
En Tunisie, le paquet de cigarettes est le plus cher du Maghreb, tandis qu’il est beaucoup moins cher en Libye et en Algérie, a expliqué le docteur Dhaker Lahidheb, cardiologue tunisien et ancien professeur à la faculté de médecine de Tunis. Cette disparité provoque des trafics organisés et fragilise l’ensemble de la lutte.
Les trois pays doivent aligner leurs taxes et flécher les recettes supplémentaires vers la sécurité sociale et l’assurance maladie. La professeure Souad Bouaoud, hospitalouniversitaire en épidémiologie à Alger, partage cette analyse et insiste sur le rendement de cet investissement : un dollar consacré à la prévention, c’est cent dollars d’économisés en cardiologie et en pneumologie.
Empêcher la première cigarette, bien avant l’âge adulte
La priorité absolue est d’empêcher l’entrée dans l’addiction. L’industrie du tabac le sait mieux que personne : elle cible délibérément les adolescents pour les fidéliser avant l’âge de vingt ans, âge auquel vingt pour cent des jeunes hommes deviennent déjà fumeurs, a rappelé le docteur Lahidheb. En Algérie, les enquêtes en milieu scolaire montrent que vingt-cinq pour cent des élèves de onze à dix-neuf ans fument, parfois avant l’âge de dix ans, selon la professeure Bouaoud.
Dans l’enseignement supérieur, la proportion atteint neuf pour cent, et dans le secteur de la santé, dix-huit pour cent des soignants consomment du tabac.
Les lois existantes interdisent pourtant la vente aux mineurs, mais elles ne sont pas appliquées. En Algérie, l’article 6 de la loi est contourné quotidiennement, un père envoyant son enfant acheter des cigarettes sans difficulté. La lutte doit donc associer l’Éducation nationale, les douanes et le ministère de l’Intérieur, a plaidé le docteur Hssan Mosrati, pneumologue libyen.
L’information ne suffit plus, des moyens concrets sont indispensables
Plus de quatre-vingt-quinze pour cent des fumeurs savent que fumer est nocif, mais plus de quatre-vingt-dix pour cent déclarent ne pas savoir comment arrêter, a révélé le docteur Lahidheb d’après les études menées en Tunisie. Ce chiffre renverse une idée reçue : l’information seule ne change pas les comportements.
Ce qu’il faut, ce sont des substituts nicotiniques disponibles et gratuits, des patchs, des gommes, des pastilles, accessibles à tous. Investir deux dollars dans ces produits, c’est en économiser dix, voire cent, en soins cardiologiques et pneumologiques, a martelé le cardiologue tunisien.
La professeure Bouaoud a ajouté que l’Algérie a officiellement ouvert cinquante-trois centres d’aide au sevrage, mais que seuls trois fonctionnent réellement, à Sétif et à Alger. Il faut former massivement les médecins et les psychiatres, et rendre ces centres opérationnels sur tout le territoire.
L’industrie du tabac utilise déjà l’intelligence artificielle
Les compagnies tabagières ne cessent d’innover pour contourner les régulations et toucher de nouveaux consommateurs. Le docteur Mosrati a alerté sur un fait inquiétant, évoqué lors d’un atelier international : l’industrie aurait déjà investi l’intelligence artificielle à des fins de publicité et de ciblage des consommateurs, devançant ainsi les acteurs de la santé publique.
En Libye, la publicité pour le tabac reste omniprésente sur les devantures des magasins, et un enfant peut acheter des cigarettes au kiosque sans aucune restriction.
Pour contrer cette avance technologique et commerciale, une idée audacieuse a été proposée par le docteur Lahidheb : recruter un responsable marketing des compagnies de tabac pour qu’il aide à concevoir les campagnes de prévention, car il sait exactement comment toucher les jeunes de treize à quatorze ans sur TikTok et Instagram.
Des spécificités régionales qui appellent une réponse commune
Le tabagisme féminin en Algérie reste sous-déclaré en raison d’un tabou social encore très prégnant, ce qui rend les statistiques officielles probablement inférieures à la réalité.
En Libye, le docteur Mosrati a dressé un tableau plus sombre encore : l’insécurité politique chronique, le faible niveau d’éducation sanitaire, l’absence quasi totale de campagnes médiatiques, la contrebande organisée et l’absence de taxes élevées paralysent toute action.
La Libyan Thoracic Society, créée en 2019, tente de structurer une réponse, mais se heurte à un environnement défavorable. Lors de plusieurs enquêtes, la population a refusé de remplir les questionnaires ou de participer aux tests de dépistage.
Malgré ces obstacles, le docteur Mosrati a souligné que soixante-trois à soixante-quinze pour cent des fumeurs interrogés souhaitent arrêter, un levier d’espoir considérable.
Le docteur Lahidheb a confirmé cette convergence : nous recevons des Tunisiens, des Algériens, des Libyens, mêmes maladies, mêmes comportements, mêmes addictions. Dans sa pratique cardiologique, parmi les patients victimes d’un infarctus, cinquante à soixante pour cent sont des fumeurs.


