FID Marseille : « Oui, le cinéma est politique »
Le retrait d’un cinéaste portant la nationalité de l’occupant de la 37e édition du FID Marseille – Festival international de cinéma de Marseille (qui se tiendra du 7 au 12 juillet ) fait couler beaucoup d’encre en France et au-delà.
La Presse — En quelques jours, l’affaire est devenue un révélateur des tensions qui traversent aujourd’hui le monde culturel face au génocide en cours à Gaza, à la colonisation de la Palestine et aux limites du discours régnant sur le dialogue culturel. Elle a également révélé les limites d’un traitement médiatique français peu pluraliste, accordant une large place aux défenseurs du cinéaste tout en laissant rarement s’exprimer les partisans du boycott culturel palestinien.
Le réalisateur en question s’appelle Nadav Lapid. Il est installé en France depuis plusieurs années et prend position à l’égard de l’évolution de la société dont il est issu et du gouvernement dirigé par Benjamin Netanyahu. Initialement, il devait siéger au jury du festival. Son film « Le Policier » devait également y être projeté, accompagné d’une rencontre autour de son œuvre littéraire. Lapid a finalement renoncé à sa participation après plusieurs appels au boycott et le retrait de plusieurs films de la programmation. Dans un entretien accordé au quotidien français Le Monde, il a expliqué avoir pris cette décision afin de ne pas fragiliser le festival tout en regrettant que ses organisateurs n’aient pas davantage assumé leur position.
Suite à son retrait, le festival a dénoncé, dans un communiqué publié lundi, le fait de rendre un artiste responsable des choix politiques de son gouvernement. Pour la direction du festival, ces voix dissidentes doivent être entendues, débattues et confrontées à la critique, et le boycott culturel constituerait une impasse. Sa directrice, Tsveta Dobreva, est allée jusqu’à qualifier le fait « qu’un artiste boycotte un artiste » de forme de violence symbolique.
Pourquoi, alors, boycotter un réalisateur que beaucoup considèrent comme étant « du bon côté » ? C’est précisément là que se situe le cœur du débat. Il ne s’agit pas de savoir si Nadav Lapid soutient ou non le gouvernement sioniste. Ses prises de position publiques montrent, au contraire, qu’il en est un critique assumé.
Pour les partisans du boycott culturel, la question n’est toutefois pas celle des convictions individuelles. Le mouvement BDS ne juge pas les artistes sur leurs opinions personnelles, mais sur leurs liens avec les institutions de l’État sioniste. Autrement dit, le débat ne porte pas sur le caractère dissident, progressiste ou critique d’un cinéaste, mais sur les mécanismes de financement, de diffusion et de légitimation dans lesquels son œuvre s’inscrit.
Dans un communiqué publié en réponse aux déclarations de la direction du festival, les cinéastes et producteurs Hala Alabdalla, Asmit Amiralay, Fatma Cherif, Fares Ladjimi, Narimane Mari, Ghassan Salhab et Mohamed Soueid rappellent que le FID Marseille a choisi de consacrer une part importante de sa programmation à la Palestine et au monde arabe dans un contexte marqué par le génocide à Gaza, la poursuite de la colonisation de la Palestine, la destruction du Liban et l’occupation de nouveaux territoires syriens. C’est précisément pour cette raison, expliquent-ils, qu’ils refusent la mise en parallèle de productions palestiniennes et sionistes au nom d’une supposée symétrie.
Les auteurs reprochent également au festival de ne pas avoir entendu les arguments des cinéastes opposés à la présence de Nadav Lapid. Selon eux, la circulation internationale d’artistes sionistes, y compris critiques de leur gouvernement, participe souvent au maintien de l’image d’une démocratie pluraliste. Ils dénoncent par ailleurs une inversion des rôles qui conduit à présenter comme victimes de censure ceux qui représentent les institutions d’un État accusé de crimes de guerre, tandis que les Palestiniens doivent sans cesse justifier leur refus de la normalisation.
Les détracteurs de ce boycott voient en cela une atteinte à la liberté artistique et à la circulation des œuvres (En même temps ils acceptent sans difficulté le boycott lorsqu’il vise la Russie, l’Iran ou d’autres États jugés infréquentables). D’autres considèrent ces actions insuffisantes face à l’ampleur des destructions à Gaza, en Cisjordanie ou au Liban, jugeant leur impact concret limité au regard des rapports de force militaires et diplomatiques.
Pour les partisans du boycott, il ne s’agit ni de censure ni d’interdiction des œuvres, mais d’un outil de pression politique inspiré notamment des campagnes qui avaient contribué à isoler le régime d’apartheid sud-africain. L’objectif est de refuser la normalisation des relations avec des institutions considérées comme complices de politiques d’oppression et d’exercer sur elles un coût symbolique, culturel et parfois économique.
Son efficacité, estiment-ils, ne se mesure pas uniquement à court terme. Le boycott vise avant tout à transformer progressivement le cadre moral et politique dans lequel s’inscrivent les relations internationales, en rompant l’apparence de normalité dont bénéficient des États accusés de violations graves du droit international. Chaque désistement, chaque refus de collaboration ou prise de position publique contribue ainsi à rendre visible une réalité souvent occultée.
Dans cette perspective, la priorité n’est pas de produire des récits de coexistence faisant abstraction des rapports de domination, mais de soutenir des formes concrètes de solidarité avec les Palestiniens.
Le débat dépasse de ce fait largement le cas Lapid. Il interroge la nature même du geste de programmation. Car programmer n’est jamais neutre. Inviter, sélectionner, montrer ou mettre en dialogue des œuvres revient toujours à produire une représentation du monde. Car, oui, le cinéma n’échappe pas au politique, il en est l’un des terrains contrairement à cette conception hypocrite souvent défendue par une partie des cinéastes européens, entre autres Wim Wenders ( Il avait déclaré lors de la Berlinale en février dernier: «Le cinéma devrait rester en dehors de la politique»), selon laquelle l’art devrait constituer un espace autonome, préservé des conflits géopolitiques et des logiques de boycott. Mais cette séparation ne peut être soutenue lorsque les images sont produites au cœur de situations coloniales ou de violences de masse.
Le point de vue du mouvement BDS
Pour comprendre la controverse, il convient d’abord de rappeler que le boycott culturel défendu par la société civile palestinienne ne vise pas le contenu des œuvres ni la liberté de création des artistes. Il s’intéresse avant tout aux conditions de production, de financement et de diffusion des œuvres ainsi qu’aux liens entretenus avec les institutions sionistes. Les principes du boycott culturel palestinien sont explicites sur cette question. Pour BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions), le cas de Nadav Lapid suscite des interrogations particulières. Le réalisateur se présente, depuis plusieurs années, comme un exilé politique et ses films sont majoritairement soutenus par des fonds internationaux. Mais on lui reproche de maintenir des liens financiers avec les institutions culturelles sionistes, ce qui n’est pas cohérent avec cette posture revendiquée.
Cette question est d’autant plus sensible que de nombreux mécanismes de coproduction européens exigent la présence d’un partenaire sioniste pour accéder à certains financements. Pour les partisans du boycott, ces dispositifs témoignent de l’imbrication persistante entre les secteurs culturels européens et sionistes, à un moment où de nombreuses voix réclament au contraire une rupture plus nette de ces collaborations institutionnelles.
Les critiques adressées à Nadav Lapid ne se limitent pas à la question du financement. Son film, qui était initialement programmé dans le festival, a notamment concouru aux Ophirs, les récompenses nationales du cinéma sioniste dont le lauréat représente traditionnellement Israël dans la course aux Oscars. Il a également été présenté dans plusieurs manifestations internationales comme une production représentant officiellement le cinéma sioniste. Cette participation contribue à offrir aux institutions sionistes un capital symbolique important en projetant l’image d’une société ouverte, pluraliste et démocratique, malgré les accusations visant la politique menée à l’égard des Palestiniens.
Une autre critique concerne le contenu même du discours du réalisateur. Nadav Lapid affirme régulièrement s’intéresser avant tout à sa propre société et à ses contradictions. Une démarche qui pourrait apparaître légitime en soi. Cependant, ses détracteurs estiment qu’au regard de la situation actuelle en Palestine, cette focalisation tend à marginaliser davantage encore les voix palestiniennes, déjà largement sous-représentées dans de nombreux espaces médiatiques et culturels occidentaux. Ils soulignent notamment que ni ses films ni ses prises de parole publiques ne donnent une place centrale aux victimes palestiniennes de la guerre, de l’occupation ou de la colonisation. Selon eux, la critique interne de la société sioniste qu’il revendique risque alors de fonctionner comme un miroir tourné exclusivement vers lui-même, sans véritable confrontation avec les réalités vécues par les Palestiniens.
Cette lecture alimente également les critiques formulées à l’encontre des médias occidentaux, accusés par certains militants de privilégier la parole de figures sionistes critiques tout en laissant peu d’espace aux artistes, intellectuels et cinéastes palestiniens. Dans cette perspective, le succès médiatique de Nadav Lapid participerait, malgré son positionnement personnel, à une forme de normalisation culturelle de l’entité sioniste.
C’est dans ce cadre que les défenseurs du boycott culturel estiment que la question dépasse largement celle d’un réalisateur ou d’un film particulier. Pour eux, elle interroge la place des institutions culturelles, les mécanismes de légitimation symbolique et les responsabilités du monde de l’art face à l’urgence politique et morale. Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas, le FID Marseille est un festival international de cinéma qui se tient chaque année au début du mois de juillet à Marseille. Il propose une programmation d’une centaine de films, documentaires et fictions, courts et longs métrages venus du monde entier. Il s’est imposé au fil des années comme l’un des rendez-vous incontournables du cinéma indépendant contemporain et est, aujourd’hui, reconnu pour son travail de repérage, de défrichage et de révélation de nouveaux talents.



