On nous écrit – Exposition « Palimpseste et anticipation » au Centre des Arts Vivants de Radès (du 10 Mai au 20 Juin 2026) : Mémoire, histoire et identité en sédimentation
Le musée Safia Farhat, niché au cœur du Centre des Arts Vivants de Radès, se pare de vingt-quatre œuvres d’art plastique et vidéo. Comme chaque année en pareille saison, depuis 2018, la directrice et artiste Aïcha Filali orchestre cette exposition collective, placée cette fois-ci sous le signe de la sédimentation et des significations qu’elle génère.
Sous le prisme du «Palimpseste et de l’anticipation», l’effet plastique des œuvres exposées s’allie au sens produit par la superposition des couches de la matière. Les qualités visuelles de transparence, de semi-opacité, d’effacement, de recouvrement et de révélation concourent ainsi à exprimer la mémoire, l’histoire et l’identité. Comme l’explique Aïcha Filali dans le riche texte qui introduit le catalogue, le phénomène des strates et ses implications se jouent précisément au niveau de ces trois axes.
Voici ma lecture de trois œuvres où le support fait partie intégrante du sujet au point d’en devenir l’essence même. Qu’il s’agisse de serviette de cuisine, d’une peinture sous verre ou d’une ancienne lettre manuscrite, ces supports non conventionnels sont tous ancrés dans le contexte spatio-temporel local.
Dans l’œuvre de l’artiste Aïcha Filali intitulée «La cuisine romaine» (100 x 240 cm), des carreaux de serviettes de cuisine populaires tunisiennes sont brodés à l’aiguille au fil de laine. À travers ces petits carrés juxtaposés, se déploie tout un bestiaire figuré. De manière ingénieuse, l’effet plastique produit est assimilé à de la mosaïque, d’autant plus que le fond lui-même est formé par les carreaux de ces serviettes de cuisine. Le tout est cousu sur une pièce de laine traditionnelle noire.
L’histoire romaine de la mosaïque, la manière dont les animaux sont répartis et l’organisation de l’espace en registres sont convoquées, tout comme l’identité économique du pays historiquement basée sur la pêche et l’agriculture. D’ailleurs, on distingue en haut la figure d’un tracteur. Tout en bas, où nagent plusieurs poissons, une barque en matière plastique traverse par inadvertance le cadre, clin d’œil à l’invasion actuelle de ce matériau. C’est un travail où, par couches successives, le passé et le présent cohabitent pour rappeler une histoire glorieuse et attirer l’attention sur un phénomène néfaste pour notre environnement.
Le travail proposé par l’artiste plasticien Adnen Haj Sassi intitulé « Accumulation, gratter c’est découvrir » (110 x 150 x 3,5 cm) surprend, car, au départ, rien n’est visible ! À côté des trois plaques de verre blanchâtre couvertes d’une fine couche de plâtre, l’artiste a placé sur un tabouret des outils du quotidien pour inviter les spectateurs à dessiner en grattant la grande surface aveugle. Lors du vernissage, parmi les nombreux visiteurs, certaines personnes ont pris l’initiative d’écrire leur nom ou carrément de dessiner. À ce moment-là, les couleurs peintes par l’artiste en dessous sont apparues, en référence à l’histoire de l’art local, à l’époque où la peinture sous-verre populaire tunisienne était couramment pratiquée.
S’inscrivant dans ce qui est nommé dans l’art contemporain par art participatif, cette démarche vise à extirper le spectateur d’une attitude de passivité contemplative pour le rendre actif par anticipation. C’est également une manière d’affirmer que le récepteur de l’œuvre est pleinement partie prenante de la création ; sans lui l’œuvre n’a ni vie ni impact. En raison de son exploration de la mémoire collective de l’histoire de l’art local contemporain, il convient d’intégrer l’œuvre « Le paradis d’un artiste» (75 x 38 cm) d’Amel Bouslama.
Ce travail part de l’impression numérique d’une vieille lettre reçue trois décennies plus tôt de la part d’un artiste plasticien tunisien de renom. Le fait que cette correspondance soit ancienne, et que cet artiste ne soit plus de ce monde, a encouragé l’autrice à explorer le concept de l’intime cher à sa pratique artistique.
Par-dessus le texte, dont le passage du temps a déteint l’encre par endroits, des formes stylisées ont été dessinées au stylo noir et aux crayons aquarelle, empruntées au langage pictural de signes de l’expéditeur, tout en ajoutant d’autres qui se réfèrent au contenu de la lettre. Cette dernière magnifie la ville européenne où l’artiste passait un séjour de création et décrit avec émerveillement le spacieux atelier, le calme de la cité, les canards, les jardins ou encore les luxueuses voitures, etc.
À la relecture aujourd’hui de cette lettre, il semble, étrangement, qu’elle parvenait d’outre-tombe. Son contenu fait en effet écho aux aspirations de l’artiste tunisien d’aujourd’hui, qui peine à obtenir les conditions minimales lui permettant de créer et de vivre dignement de son art. Parti d’un fragment d’histoire de l’art contemporain local, le concept de palimpseste— ce travail de stratification— anticipe, par la fiction, un rêve et un espoir tant caressés, afin que, sous nos cieux, la pratique des arts plastiques et des arts visuels, leur marché, la dignité de l’artiste et l’art lui-même soient enfin structurés et pris au sérieux de la meilleure façon qui soit. Pour qu’un tel changement s’opère, il appartient à chacun de faire évoluer les mentalités et de cesser de considérer l’art comme un simple ornement.




