l’Union des Écrivains Tunisiens : Non à l’autoflagellation !
Le club des dialogues intellectuels et littéraires de l’Union des écrivains tunisiens a organisé sa deuxième rencontre, et ce, le jeudi 18 juin, au siège de l’Union et en présence d’une élite d’écrivain(e)s. L’invité était le professeur Mohamed Haddad. Cet invité est de taille.Face aux décombres de l’« oXydent » et aux vertiges du monde nouveau, l’œuvre de Mohamed Haddad est, à la fois, un phare et un amer.
« La culture arabe et les questions contemporaines » : c’est autour de cette thématique brûlante que le Dr Kamel Sekri (trésorier de l’Union et cofondateur du club) a orchestré, ce jeudi 18 juin 2026, la deuxième rencontre du tout nouveau Club des dialogues intellectuels et littéraires de l’Union des écrivains tunisiens (UET).
Face à un parterre de créateurs et de chercheurs, l’invité d’honneur n’était autre que le brillant professeur et penseur tunisien Mohamed Haddad, fraîchement couronné au printemps 2026, par le prix Tahar Haddad des études humaines pour son œuvre magistrale: «La sécularisation de la réforme religieuse ». (Avec Adel Khidhr)Ce dialogue de haute volée n’était pas une simple conférence académique, mais un véritable pavé dans la mare des certitudes. Il a permis de poser les questions insolubles qui hantent notre présent, tout en déconstruisant les mythes d’une modernité à bout de souffle.
L’illusion linéaire : le progrès ou « l’oXydation » du monde
Pendant des décennies, la pensée universelle a été colonisée par un dogme : celui d’un progrès linéaire, cumulatif, tendant vers un infini radieux. C’est ce logiciel qu’il faut aujourd’hui saborder. L’évolution humaine n’est pas une ligne droite. L’Histoire avance par cycles, par ruptures, et parfois par effondrements.
Il est temps d’interroger cette idée de progrès à l’«oXydentale». Cette orthographe n’est pas une coquille, elle est un diagnostic chimique et historique. Depuis la Renaissance, et de manière exponentielle, après la Révolution industrielle et la Seconde Guerre mondiale, cet Occident-là a littéralement, oXydé la Terre. Il a corrodé les écosystèmes par un productivisme aveugle, dissous les liens sociaux, par un individualisme radical et asphyxié les autres cultures, sous le poids d’un modèle unique, imposé par la force et/ou l’aliénation économique.
Cet oXydent unipolaire, fondé sur la domination et l’exploitation des corps et des ressources, vit aujourd’hui son agonie. Son universalisme de façade s’effrite, laissant place à la montée inéluctable d’un monde multipolaire où les centres de gravité se déplacent vers l’Est et le Sud global.
Le siècle des impasses : où sont les Arabes ?
C’est précisément dans l’ombre de cette modernité oXydentale que la pensée arabe s’est enlisée. Le Dr Kamel Sekri a rappelé la profondeur de cette crise composite qui paralyse le monde arabo-musulman, depuis ce qu’il nomme « la seconde modernité » (le XVIe siècle).
Pendant que l’Occident achevait sa modernité, et qu’une grande partie de l’Asie (Malaisie, Corée….) ou de l’Afrique prenait le train du développement technologique, le monde arabe est resté à quai. Le club de l’UET refuse de reformuler la vieille question naïve de Chakib Arslan: «pourquoi les musulmans ont-ils pris du retard ? ».
Il s’agit plutôt d’ajuster le tir sur une blessure bien plus cuisante : pourquoi le monde entier a-t-il avancé, y compris des nations autrefois colonisées, tandis que les Arabes musulmans s’enfoncent dans l’absence culturelle et civilisationnelle, sur le théâtre du progrès ? Est-ce la faute au fait religieux?
Est-ce la faillite des classes gouvernantes ? Est-ce la trahison d’une «élite» déconnectée, enfermée dans ses tours d’ivoire universitaires rétrogrades? Ou faut-il s’abandonner au confort stérile de la théorie du complot, postulant que l’oXydent nous cible uniquement, pour piller nos richesses pétrolières ?
Le mérite de Mohamed Haddad : le grand inventaire des discours
Nombreux sont ceux qui ont posé ces questions sans issue. Des figures comme Adonis ont tenté d’incriminer la structure même de la tradition et du texte, tandis que Mohamed Abed Al-Jabri s’est lancé dans une déconstruction monumentale de la « Raison arabe ». Des efforts titanesques, mais qui ont souvent tourné à l’autopsie permanente, prisonniers de la grille de lecture imposée par l’oXydent.
C’est là que réside l’apport salvateur de Mohamed Haddad. En s’extrayant des joutes idéologiques stériles, Haddad a eu le mérite historique de « ramasser », de recenser et de cartographier l’intégralité des discours produits par les penseurs orientaux et occidentaux, sur cette lancinante question de la modernité manquée. En théorisant « la sécularisation de la réforme religieuse », il montre que le tour de la question a été fait. Les diagnostics sont posés, les jérémiades sont épuisées. Cet inventaire critique permet, enfin, de clore le siècle des lamentations, pour regarder le gouffre qui s’ouvre devant nous.
Les vertiges du transhumanisme: exigence d’une nouvelle échelle de valeurs
Pendant que nous nous disputons sur les décombres de notre passé, le monde a déjà basculé dans l’après. Le véritable défi de notre siècle n’est plus la simple «modernité» technologique, mais le transhumanisme. Ce courant, porté par la convergence des biotechnologies, de l’intelligence artificielle et des neurosciences, ne cherche plus à améliorer les outils de l’Homme, mais à modifier l’Homme lui-même.
Il promet l’éradication de la mort biologique, l’augmentation cognitive, et la création d’une post-humanité. Face à cette rupture anthropologique majeure, les questions qui nous déchiraient hier (la laïcité, l’authenticité, la tradition) deviennent presque dérisoires. Le transhumanisme, produit ultime du matérialisme, pose une question éthique absolue.
L’évolution n’étant pas infinie, l’humanité court le risque de s’autodissoudre si elle ne se dote pas, de toute urgence, d’une nouvelle échelle de valeurs. Quelle sera la place de l’éthique arabo-musulmane dans ce concert de la post-humanité? Sommes-nous condamnés à être les consommateurs passifs des technologies transhumanistes, conçues ailleurs, ou pouvons-nous puiser dans notre héritage civilisationnel, pour proposer une alternative humaniste à toutes les formes sclérosées de démesure ?
C’est là toute l’ambition de ce nouveau club, au sein de l’Union des écrivains tunisiens : arracher l’intellectuel à son confort dogmatique, pour le confronter aux mutations réelles du monde. Ne plus se demander pourquoi nous avons raté le passé, mais s’armer intellectuellement pour ne pas être rayés de l’avenir.
Mohamed Haddad semble avoir réussi un cocktail intellectuel capable de faire décoller le monde arabo-musulman de son marasme, vers une aire où une alchimie intellectuelle montre que la diversité faite attitude au monde, par la raison et la mesure équilibrée, est la voie du salut intellectuel.



