ONU-Habitat Tunisie a organisé ce jeudi 2 juillet 2026 un atelier national de restitution du projet Knowledge and Scientific Network (KSN), placé sous le thème “De la recherche à l’action : mobiliser les connaissances et les données probantes pour un impact local sur les ODD”. Cet événement marque la clôture de la phase tunisienne du programme et la présentation de ses principaux résultats.
Mis en œuvre par ONU-Habitat et le CeSPI (Centre des Études des Questions Internationales), avec le soutien du ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, le projet s’inscrit dans l’initiative mondiale de la
Coalition Local2030 des Nations Unies visant à accélérer la localisation des Objectifs de Développement Durable (ODD).
L’atelier a réuni des représentants institutionnels, des municipalités partenaires, des chercheurs, des universitaires, des acteurs de la société civile ainsi que des partenaires techniques et financiers. L’objectif : transformer les résultats de la recherche académique en recommandations opérationnelles et en concepts de projets concrets pour les territoires.
Une approche structurée pour rapprocher science et décision publique
Le programme KSN repose sur une ambition centrale : réduire le fossé entre le monde académique et les décideurs publics.
Comme l’a rappelé Thouraya Hammami Bekri, coordinatrice nationale du projet KSN en Tunisie, la localisation des ODD consiste à traduire les engagements globaux en actions concrètes au plus près des citoyens, dans les villes et les communes.
Elle souligne que le projet vise précisément à transformer des travaux académiques souvent complexes en connaissances accessibles et exploitables par les décideurs publics. “L’enjeu est de passer de la production scientifique à des outils de planification et de politiques publiques basées sur des données probantes”, a-t-elle indiqué, dans une déclaration accordée à La Presse.
Mis en œuvre dans un cadre de recherche-action, le programme a mobilisé une cohorte de six chercheurs tunisiens et six jordaniens, formés pendant 18 mois à travers un parcours structuré, combinant modules académiques, terrain et expérimentation.
“Des local labs ont été déployés dans les communes pilotes de Sousse et Kerkennah, permettant aux chercheurs de travailler directement avec les autorités locales, les associations et les communautés pour identifier des priorités territoriales et co-construire des solutions”, a encore précisé Thouraya Hammami Bekri.
ONU-Habitat : renforcer la gouvernance locale et la planification fondée sur les données
De son côté, Aida Robbana, Cheffe de bureau ONU-Habitat Tunisie, a rappelé le rôle central de l’agence en tant que dépositaire de l’ODD 11 dédié aux villes durables et résilientes.
Elle a présenté les trois axes prioritaires d’intervention d’ONU-Habitat : la prospérité inclusive, l’action climatique et la résilience face aux crises, avec un accent particulier sur le logement adéquat, l’accès à la terre et aux services de base, ainsi que la transformation des quartiers informels.
“ONU-Habitat Tunisie accompagne plusieurs réformes structurantes en collaboration avec les ministères tunisiens, notamment la politique urbaine nationale, la révision du Code de l’aménagement du territoire et la stratégie nationale du logement, ainsi que la mise en œuvre de la stratégie de transition écologique dans les municipalités”, a-t-elle expliqué.
La responsable a en outre insisté sur l’importance des outils de suivi tels que les Rapports nationaux de suivi des ODD (RNV) et les Rapports locaux (RLV), permettant de mesurer les progrès à l’échelle nationale et communale. Elle a rappelé que la Tunisie a été pionnière dans la réalisation de ces outils avec le soutien d’ONU-Habitat.
Finalement et non moins important, Aida Robbana a souligné que la réussite de la localisation des ODD repose sur une gouvernance multi-acteurs associant institutions publiques, société civile, secteur privé et monde académique, ce dernier jouant un rôle clé dans la production de données scientifiques et de solutions innovantes.
Ainsi, le programme KSN a permis de structurer un dispositif innovant de formation et de recherche appliquée autour des ODD. Les chercheurs ont été accompagnés dans la production de travaux académiques, mais aussi de formats orientés vers l’action publique : articles scientifiques, notes d’orientation, policy briefs et propositions de projets.
Selon Thouraya Hammami Bekri, l’objectif final est clair : transformer la recherche en projets finançables et opérationnels, adaptés aux besoins spécifiques des territoires et appuyés sur des évidences scientifiques.
Sousse et Kerkennah : des territoires laboratoires du développement durable
Dans ce même cadre, les travaux menés dans les communes pilotes ont permis de faire émerger des problématiques locales spécifiques.
À Sousse et Kerkennah, les chercheurs ont travaillé sur des enjeux allant de la résilience côtière à la planification urbaine, en passant par la gestion des déchets et la valorisation du patrimoine.
Dans ce cadre, Sana Smadah, partenaire académique du KSN, a mis en lumière la crise silencieuse de la disparition du patrimoine architectural ordinaire. À Sousse, des bâtiments emblématiques comme le cinéma ABC sont menacés, tandis qu’à Kerkennah, les maisons traditionnelles disparaissent progressivement.
Son analyse relie directement cette problématique à l’ODD 11, en soulignant que la préservation du patrimoine ne relève pas uniquement de la mémoire, mais constitue un levier de développement urbain durable, de cohésion sociale et de résilience territoriale.
Dans la même dynamique, Wiem Alimi propose une approche innovante basée sur les technologies numériques. Son travail explore l’usage du Building Information Modeling (BIM) appliqué au patrimoine (HBIM) pour documenter, préserver et simuler l’évolution des bâtiments menacés, notamment à Kerkennah.
Cette approche permet de créer une “archive vivante” numérique du patrimoine, intégrant données architecturales, environnementales et historiques, afin d’anticiper les dégradations et d’orienter les politiques de restauration.
Pour elle, la technologie devient ainsi un outil de sauvegarde de la mémoire collective et un levier d’adaptation face aux changements climatiques.
Vers une nouvelle génération de projets de développement durable
L’atelier s’est conclu sur une dynamique participative visant à transformer les résultats de recherche en concepts de projets concrets. Les participants ont travaillé en groupes thématiques pour identifier des pistes de collaboration entre chercheurs, municipalités et partenaires de développement.
Les concepts émergents devront être affinés en vue de leur transformation en projets bancables, susceptibles de mobiliser des financements et d’être mis en œuvre dans les territoires.
Mais au-delà de la restitution, cet atelier illustre une évolution majeure : la montée en puissance d’un modèle où la recherche académique devient un moteur direct de transformation des politiques publiques locales.



