La souveraineté et la maîtrise des nouvelles chaînes de valeur sont un enjeu stratégique pour les entreprises. C’est dans ce contexte que le Congrès du Centre des jeunes dirigeants (CJD) a accueilli l’ancien ministre des Finances, Nizar Yaïche, pour une intervention qui a largement dépassé le cadre technologique.
Face à une audience de décideurs, il a proposé une lecture économique globale des transformations en cours, mettant en lumière les nouveaux rapports de force entre innovation, gouvernance et création de valeur. Une prise de parole qui éclaire, au-delà de l’IA, les défis structurels auxquels sont confrontées les économies émergentes comme la Tunisie.
La Presse —Invité du Congrès national du Centre des jeunes dirigeants (CJD), l’ancien ministre des Finances, Nizar Yaïche, a livré une intervention hors format, à mi-chemin entre analyse stratégique et réflexion philosophique. Une «masterclass» assumée, pensée pour des dirigeants confrontés à l’urgence d’agir dans un monde en recomposition rapide.
Dès l’ouverture, le ton est donné. «Vous n’êtes pas venus écouter une conférence de plus sur l’intelligence artificielle. Vous êtes venus apprendre à écrire les règles de votre propre monde», lance-t-il à une salle composée de jeunes dirigeants.
L’intervention dépasse rapidement le cadre technologique pour embrasser une lecture systémique de l’économie mondiale. L’échange avec Serge Soudoplatoff, pionnier de l’Internet en France et défenseur d’une vision «d’abondance» portée par l’IA, structure le propos : à l’optimisme de la rupture répond une réflexion sur les conditions de souveraineté et de gouvernance. « Serge décrit la promesse, explique Nizar Yaïche. Mon rôle est de répondre à une question : comment transformer cette promesse en performance durable, sans en subir les coûts cachés ?».
Premier pilier du message : la compréhension de l’environnement global. Pour l’ancien ministre, il ne s’agit plus d’un luxe intellectuel, mais d’une condition de survie économique.
«Diriger sans lire le monde, c’est piloter à l’aveugle », insiste-t-il, rappelant la nécessité pour les entrepreneurs de maîtriser les interactions entre géopolitique, géoéconomie, finance internationale et technologies.
Dans cette lecture, les frontières entre disciplines s’effacent: une décision financière devient un flux de capitaux ; un flux de capitaux, une dépendance technologique ; et une dépendance technologique, un enjeu de souveraineté.
Le deuxième axe est celui de la souveraineté, profondément redéfinie à l’ère numérique. « Hier, la souveraineté se mesurait aux frontières. Aujourd’hui, elle se mesure à la capacité de maîtriser les décisions prises ailleurs», explique-t-il.
Dans cette nouvelle configuration, le pouvoir ne se limite plus aux territoires, mais s’étend aux infrastructures numériques et aux modèles d’intelligence artificielle. « La nouvelle carte du pouvoir se dessine en données, en gigawatts et en GPU», résume-t-il. D’où un avertissement central : une nation qui ne produit pas ses propres modèles finit par adopter les décisions, les normes et les intérêts des autres. «Ceux qui n’écrivent pas les modèles n’écrivent pas l’histoire», prévient-il.
Au cœur de son intervention, Nizar Yaïche introduit une notion structurante : celle d’externalité, définie comme «le coût d’une décision supporté par ceux qui ne l’ont pas prise». Selon lui, ces coûts invisibles atteindraient près de 19.000 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale.
Il illustre son propos par la politique monétaire des grandes banques centrales en 2022-2023, dont les effets se sont diffusés aux économies émergentes via la dette, les taux de change et les flux de capitaux. Résultat : des centaines de milliards de dollars de coûts induits pour les pays du Sud.
«Une décision de la Fed devient une facture pour les économies émergentes», résume-t-il, soulignant qu’une part importante de la population mondiale vit dans des pays où les intérêts de la dette dépassent les budgets de santé ou d’éducation.
Le raisonnement s’étend à d’autres secteurs : subventions aux énergies fossiles, conflits géopolitiques, flambée des prix alimentaires, capter des données numériques autant de mécanismes où les coûts réels ne sont pas assumés par leurs générateurs.
Il ajoute la spéculation financière, qu’il décrit comme une extraction de valeur parfois déguisée en création. Citant Keynes, il rappelle : «Quand le capital devient un sous-produit du casino, le travail est mal fait».
Partout, la même logique prévaut : profits privés, coûts socialisés, risques transférés vers les plus vulnérables ou les générations futures.
L’intelligence artificielle, loin d’être neutre, agit selon lui comme un accélérateur global.
«Quand le coût de l’intelligence tend vers zéro, celui de la dés information aussi », observe-t-il. L’IA devient ainsi à la fois un levier de productivité et un multiplicateur de déséquilibres.
Le danger principal réside dans l’écart croissant entre la capacité d’action technologique et la capacité de régulation institutionnelle. «La technologie avance de manière exponentielle, les institutions de manière linéaire», avertit-il.
Face à ce déséquilibre, Nizar Yaïche propose de construire une véritable architecture de gouvernance des externalités.
Celle-ci repose sur plusieurs piliers : mesurer les impacts invisibles, intégrer les coûts réels dans les décisions économiques, rééquilibrer les échanges, corriger les asymétries globales et rendre les règles du numérique plus légitimes et plus transparentes.
«Tant qu’on ne mesure pas, on subventionne l’injustice», résume-t-il, appelant à passer d’une logique de constat à une logique d’action.
En conclusion, l’ancien ministre adresse un message direct aux jeunes dirigeants : la performance durable ne relève plus d’un choix moral, mais d’une nécessité économique.
«L’enjeu est simple : faire en sorte que la création de richesse dépasse la création de dégâts», affirme-t-il.
Et de revenir à son point de départ : dans un monde défini par la technologie et les rapports de force invisibles, la véritable souveraineté appartient à ceux qui écrivent les règles.



