Le Club Moez Methni en gala : « Quand l’amateur caresse les frontières de l’absolu »
Une tradition qui s’est forgée dans la durée et la transpiration beaucoup plus que dans l’inspiration.
Il est des soirées qui ne s’annoncent pas, elles s’attendent, impatiemment. Celles du Club de chant de la musique arabe de Moez Methni font désormais partie de ces rendez-vous que le mélomane tunisois inscrit dans son calendrier, avec la même dévotion tranquille qu’il réserve aux grandes occasions : non par obligation mondaine, mais par nécessité intérieure. Car ce qui se passe, chaque année, sous la férule du maestro Moez Methni, n’est pas un simple concert de fin de saison. C’est une profession de foi musicale, la démonstration, renouvelée et chaque fois plus convaincante, qu’entre l’amateur éclairé et l’artiste accompli, la frontière est moins une muraille qu’une ligne de crête que la passion, la discipline et le temps finissent toujours par enjamber aisément.
Le gala annuel du Club Moez Methni a acquis, au fil des saisons, le statut de rite, au sens plein du terme : un acte collectif qui resserre les liens d’une communauté autour de valeurs partagées.
Certains aimeraient que le club multiplie ses sorties et ne compte point beaucoup de membres du groupe, assis sur le banc des remplaçants, parce qu’animés du désir de déployer leur talent en public, démontrant que le Maestro a su forger et raffiner ce réel potentiel artistique.
La musique arabe classique, dans toute la richesse de ses maqâmât et la subtilité de ses ornementations, n’est pas un répertoire que l’on aborde à la légère. Elle exige une initiation patiente, une oreille éduquée, une voix disciplinée et, surtout, cette qualité rare des Anciens : la culture intérieure qui permet de servir l’œuvre, plutôt que de s’en servir.
C’est précisément ce que Moez Methni, musicien professionnel rigoureux dont la pédagogie allie exigence et fidélité à la tradition, a réussi à inculquer à son équipe. Il dirige ses choristes comme on dirige un orchestre de chambre : avec la conscience que chaque voix est irremplaçable, que l’harmonie d’ensemble ne supprime pas la singularité de chacun mais la sublimation dans un tout qui la dépasse.
Les chefs de chœur qui savent préserver l’individu, tout en construisant le collectif sont, dans quelque domaine que ce soit, des êtres rares.
Raja Guiga, ou la voix qui mérite de rayonner
Dans tout ensemble vocal digne de ce nom, il y a des individualités qui acceptent, par choix délibéré et non par défaut, de fondre leur talent dans la texture collective. Ce choix, loin d’être une renonciation, est souvent le signe d’une maturité artistique profonde : celle qui sait que la beauté d’un accord vaut parfois plus que l’éclat d’une note solitaire.
Madame Raja Guiga, professeure de français de carrière, incarne avec élégance cette figure du talent discret, qui a toujours refusé les projecteurs non par manque de moyens, mais par éthique et amour du travail bien fait. Formée à la bonne école, ses premiers pas musicaux étaient guidés par feu Si Taoufik Dhouioui, professeur de musique de la rue de Russie. Cette adresse qui résonne encore, dans la mémoire des amateurs tunisois, comme un repère discret de la transmission musicale sérieuse.
Raja Guiga a construit, au fil des années, une relation intime et rigoureuse avec le répertoire de Kawkab ach-charq, Oum Kalthoum.
Maîtriser Oum Kalthoum, ce n’est pas simplement apprendre des mélodies. C’est entrer dans un univers de durée, car la Diva ne chantait pas des chansons, elle habitait le temps musical, le dilatait, le plissait, y revenait avec des inflexions légèrement différentes à chaque reprise, transformant la répétition fractale en révélation progressive, car bien ruminée et fort assimilée. Ses longs mawwāl, ses qasā’id en collaboration avec les plus grands poètes arabes, Ahmad Rami, Bayram al-Tunisi, ses œuvres monumentales comme Al-Atlal ou Inta Omri composées par Mohammad Abdel Wahab, ceux composés par Béligh, sont des partitions qui ne pardonnent pas la superficialité.
Que Raja Guiga maîtrise « Yasabah el Khir Yalli Maana », cette pièce d’apparence plus légère, mais techniquement exigeante dans ses ornements et la perfection qu’on lui connaît, dit long sur des années d’écoute attentive, de répétitions obstinées et de cet amour patient qui est, en musique comme en toute chose, la condition incontournable de l’excellence. À cela s’ajoute un répertoire élargi aux grandes voix égyptiennes, libanaises, irakiennes et syriennes, Sabah Fakhri dont les longues improvisations mawwāl, Ali Riahi, Mohamed Abdelmottalib, Hédi Jouini ou Naâma, testent l’endurance et la sensibilité, autant de territoires musicaux que Raja Guiga a explorés avec la curiosité de la chercheuse et la ferveur de la passionnée.
Un programme cocktail : l’art de choisir
La soirée du jeudi 2 juillet a déployé un «cocktail de morceaux choisis» formule en apparence modeste, mais, qui, dans la tradition de la musique arabe classique, désigne, en réalité, un exercice de haute voltige. Choisir, c’est hiérarchiser, c’est goûter, au sens étymologique de gustus, cette faculté de discernement que les théoriciens arabes de la musique, d’al-Fārābī à al-Kindī, plaçaient au cœur de la compétence musicale. Un bon programme de concert n’est pas une addition de morceaux: c’est une dramaturgie, un voyage avec ses montées en tension, ses respirations, ses climax et ses résolutions.
Moez Methni a construit un arc-en-ciel en parfums audibles, avec soin, agrémenté in fine de tubes de Hédi Jouini. Ses choix témoignent toujours d’une double fidélité : au patrimoine classique, les grandes taqtouqa et adwâr de l’école égyptienne, les muwashshah de la tradition syro-libanaise, les pièces du répertoire tunisien, reliant Tunis à toute la Méditerranée musicale et à la lisibilité pour un public qui n’est pas toujours spécialiste mais qui sent et réagit à la musique vraie et authentique.
Ce que l’on attend du maestro: qu’il donne l’occasion à des voix merveilleuses de s’exprimer sur scène !
Le public fidèle du Club Methni, celui de la banlieue nord qui a suivi l’aventure depuis ses débuts, ne sera pas seul ce soir du 2 juillet. De nouveaux auditeurs sont venus, attirés par la réputation croissante de l’ensemble. Et parmi eux, certains n’ont pas hésité à formuler une demande que les habitués portent depuis un moment en eux, avec une impatience affectueuse : que le maestro mette davantage en avant ces talents individuels que la discipline chorale a, jusqu’ici, maintenus dans la belle obscurité du collectif.
Car il y aurait quelques douces cerises sur le gâteau-gala, mais réelles à ce que des voix, comme celle de Raja Guiga, restent perpétuellement fondues dans le chœur alors qu’elles ont, manifestement, les ressources pour porter seules un moment-clé de la soirée. La jalousie est humaine; la discrétion est une vertu ; mais le talent appartient aussi au public, il lui est dû, pourrait-on dire, comme une forme de bien commun à revendiquer légitimement.
Peut-être est-ce là ce qui aurait pu constituer la véritable surprise de ce gala 2025-2026 : savoir si Moez Methni, grand serviteur de la rigueur collective qu’il est, ouvrira-t-il légèrement la parenthèse, l’espace d’une chanson ou deux, libérant une voix qui se détache de la masse chorale, pour exister en son nom propre, sous les lumières de la grande salle de la Cité de la culture.
Tel aurait dû être le cas !
Soirée onirique garantie, le temps d’une soirée festive envoûtante, le public venu assister à ce gala en a eu pour son élan généreux, son cœur perméable au bonheur créé par l’ivresse ambiante .
L’oreille esthétique disponible a permis à de nombreuses personnes du public, m’affirme un toubib, de planer très haut dans les cieux de la liberté faite expression artistique.
Si Mondher, radiologue, et sa femme, professeur de sciences naturelles (sic, selon l’ancienne dénomination de la matière), ont joui, de ce plaisir de mélomanes sans lequel, affirment-ils en chœur, il serait difficile de supporter les fagots de la vie dure, au quotidien.
Nombreux et nombreuses sont ceux et celles qui demandent au maestro d’intégrer, au rendu extraordinaire de la chorale, des voix merveilleuses susceptibles de hisser le groupe à un statut inégalable sur la scène si diversifiée des clubs de chant tunisiens.



