Coût de la vie, méfiance envers le leadership traditionnel et adoption massive de l’intelligence artificielle : la 15ᵉ édition du baromètre mondial de Deloitte dresse le portrait de deux générations qui recomposent leurs priorités professionnelles et personnelles.
Plus de la moitié des jeunes actifs dans le monde reportent des décisions de vie majeures faute de moyens financiers suffisants, révèle la 15ᵉ édition du Gen Z and Millennial Survey, publiée par Deloitte Global. L’étude porte sur les membres de la génération Z, nés entre 1995 et 2007, et les millennials, nés entre 1983 et 1994 ; bien que la Tunisie ne figure pas parmi les pays couverts par cette édition du baromètre, ces données mondiales offrent un miroir saisissant pour analyser les attentes de la jeunesse active tunisienne.
La pression financière repousse les grandes décisions
Pour la cinquième année consécutive, le coût de la vie arrive en tête des préoccupations, cité par 38 % des Gen Z et 42 % des millennials, loin devant la criminalité, le chômage ou l’instabilité politique.
L’enquête a été menée en ligne auprès de 22 595 répondants dans 44 pays, entre le 24 novembre 2025 et le 15 janvier 2026. Le rapport inclut également des entretiens qualitatifs individuels menés entre le 18 décembre 2025 et le 13 mars 2026, ainsi que sur des entretiens approfondis avec des dirigeants d’entreprise. Cette pression se traduit concrètement : 55 % des Gen Z et 52 % des millennials déclarent avoir reporté une décision de vie importante comme le mariage, la fondation d’une famille ou d’une entreprise, ou encore la poursuite d’études, pour des raisons financières. Une majorité (69 % des Gen Z et 64 % des millennials) affirme que le coût ou la disponibilité du logement influence directement leurs choix de carrière, et respectivement 51 % et 40 % disent ne pas pouvoir s’offrir l’achat d’un bien immobilier.
Des signes d’amélioration apparaissent toutefois. La part de répondants vivant au jour le jour, selon l’expression consacrée « paycheck to paycheck », recule à 47 % pour les deux générations, contre 52 % en 2025. Et l’optimisme progresse : 53 % des Gen Z et 45 % des millennials anticipent une amélioration de leur situation financière personnelle dans les douze prochains mois, contre 49 % et 41 % un an plus tôt.
Le leadership traditionnel perd de son attrait
Seuls 6 % des Gen Z et des millennials citent l’accession à un poste de direction comme objectif de carrière prioritaire, un chiffre stable par rapport à l’an dernier. Pour la grande majorité qui ne recherche pas ces responsabilités, le stress et l’épuisement professionnel constituent le premier frein pour la moitié des Gen Z et 49 % des millennials. Cette réticence est étroitement liée à une charge de responsabilités jugée excessive par la moitié des membres de la Gen Z et 48 % des millennials, ainsi qu’à des craintes diffuses pour l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle qui préoccupent respectivement 41 % et 46 % des sondés.
Ce désengagement reste toutefois conditionnel plutôt que définitif. Sur l’ensemble d’une carrière, 76 % des Gen Z et 67 % des millennials se disent intéressés par un poste de direction exécutif, et 80 % et 73 % par un rôle de supervision ou de management. Une rémunération plus élevée (citée par 53 % des Gen Z et 57 % des millennials), des aménagements de travail flexibles (42 % et 44 %) et une meilleure lisibilité des parcours vers ces postes (36 % et 35 %) rendraient le leadership plus attractif à leurs yeux.
Interrogés sur leur trajectoire de carrière idéale, 44 % des Gen Z et 45 % des millennials disent privilégier une progression stable, contre seulement 25 % et 21 % qui recherchent une croissance rapide marquée par des promotions fréquentes.
L’adoption de l’intelligence artificielle dépasse la préparation des entreprises
L’usage de l’IA au travail a fortement progressé : 74 % des Gen Z et 74 % des millennials déclarent l’utiliser à un certain degré dans leur quotidien professionnel, contre 57 % et 56 % un an plus tôt. Une large majorité estime que l’IA a un impact positif sur leur vie professionnelle (80 % et 79 %) comme personnelle (83 % et 82 %).
L’IA dépasse la seule productivité : 79 % des deux générations l’utilisent pour identifier des opportunités de formation, 72 % des Gen Z et 69 % des millennials pour obtenir des conseils de carrière, et d’environ deux tiers d’entre eux pour gérer le stress lié au travail.
En pratique, ces jeunes professionnels utilisent notamment les agents conversationnels comme des assistants de rédaction pour désamorcer des courriels conflictuels, ou comme des outils de planification pour rationaliser des charges de travail écrasantes, transformant l’algorithme en un premier rempart contre le burn-out.
Cette adoption individuelle rapide contraste avec la préparation jugée insuffisante des organisations. Près d’un tiers des répondants (30 % des Gen Z, 31 % des millennials) estiment que leur entreprise n’est pas prête pour les changements qu’apportera l’IA, contre environ 20 % l’an dernier. Selon le rapport 2026 State of AI in the Enterprise de Deloitte, cité dans l’étude, 84 % des entreprises n’ont pas encore redéfini les postes autour des capacités de l’IA.
Une santé mentale en amélioration, mais un stress persistant
Soixante-trois pour cent des Gen Z et 66 % des millennials qualifient désormais leur santé mentale de bonne ou très bonne, contre 52 % et 58 % un an auparavant. Le stress reste néanmoins un fond permanent : environ un tiers des répondants (34 % des Gen Z, 30 % des millennials) déclarent se sentir anxieux ou stressés la plupart du temps, et près de la moitié (48 % et 45 %) disent ressentir un épuisement professionnel.
Les principales sources d’anxiété citées sont l’avenir financier à long terme (44 % des Gen Z, 39 % des millennials), la santé et le bien-être de la famille (41 % et 39 %) et les finances quotidiennes (38 % et 36 %). Au travail, les longues heures (51 % et 48 %) et le manque de reconnaissance (47 % pour les deux générations) arrivent en tête des facteurs de stress.
Les entreprises semblent toutefois progresser sur ce terrain : 69 % des répondants estiment que leur employeur prend désormais la santé mentale au sérieux, contre un taux d’environ 55 % en 2024, et 72 % se disent confiants de ne pas être discriminés s’ils évoquaient leurs difficultés psychologiques avec leur manager.
Le sens au travail et les liens sociaux, piliers de la fidélisation
Quatre-vingt-seize pour cent des Gen Z et 97 % des millennials jugent important d’avoir un sens à leur travail pour leur satisfaction professionnelle, une proportion en hausse de 10 et 8 points sur trois ans. Environ 40 % des répondants ont déjà refusé une mission, un projet ou un employeur potentiel pour des raisons éthiques, chaque année depuis 2023.
Les liens sociaux au travail jouent également un rôle déterminant dans la rétention des talents : 69 % des Gen Z et 67 % des millennials déclarent avoir au moins un ami proche parmi leurs collègues. Parmi les Gen Z disposant de telles amitiés, 48 % prévoient de rester plus de temps dans leur organisation, contre 33 % de ceux qui n’en ont pas. L’écart est encore plus marqué chez les millennials avec un rapport de 61 % contre 43 %.
La génération Alpha, prochain défi des organisations
Seuls 54 % des Gen Z et 60 % des millennials estiment que leur équipe pourrait maintenir sa performance si un expert clé quittait l’entreprise du jour au lendemain, un signe de fragilité dans la transmission des savoirs. Les principaux obstacles cités sont le manque d’incitations à partager les connaissances pour 32 % des sondés, le manque de temps ou de priorisation pour 29 % d’entre eux, et des enjeux de confidentialité pour environ 25 % des répondants.
Le rapport souligne que la génération Alpha, née entre 2010 et 2025, devrait entrer massivement sur le marché du travail entre 2028 et 2030, un horizon pour lequel de nombreux dirigeants interrogés jugent les organisations encore peu préparées.



