Plan de développement 2026-2030 : La Tunisie acte le virage de la planification par la base
L’Assemblée des représentants du peuple a tourné une page importante en adoptant, vendredi 10 juillet 2026, le plan de développement 2026-2030 à une large majorité. Présenté comme le tout premier plan quinquennal pensé dans l’esprit de la nouvelle Constitution, ce texte fixe la trajectoire économique et sociale du pays jusqu’à la fin de la décennie, et vient couronner un travail engagé plusieurs mois auparavant à l’initiative du Président de la République, Kaïs Saïed.
La Presse — Rappelons brièvement que les fondations de cette feuille de route reposent sur des indicateurs précis. Sur le plan macroéconomique, le texte vise une croissance annuelle d’environ 4,2 %, une réduction progressive du déficit budgétaire à près de 3 % et une maîtrise de l’endettement autour de 80 % du PIB à l’horizon 2030. Il ambitionne également de ramener le taux de pauvreté à moins de 15 %, d’améliorer l’indice de développement humain en visant le groupe des pays à revenu intermédiaire, et de relever l’indice de développement régional de 0,54 à 0,60 afin de réduire les disparités entre les régions.
Ces objectifs s’appuient sur la réforme de l’éducation, de l’enseignement supérieur, de la formation professionnelle et de la recherche, ainsi que sur le développement du secteur de la santé et l’investissement dans des filières à forte valeur ajoutée, notamment l’aéronautique et les industries mécaniques et automobiles. Le plan comprend aussi un volet de réforme administrative.
Il s’articule enfin autour de cinq orientations, à savoir un développement social juste et inclusif, la modernisation de l’économie et des infrastructures, la modernisation du cadre institutionnel, l’efficacité du service public et le renforcement de la confiance entre l’État et les citoyens. Quoi de mieux, pour un pays en quête de nouveaux repères, qu’une trajectoire qui replace la justice sociale et l’équilibre entre les régions au cœur de l’ambition économique nationale.
Tourner la page des choix économiques passés
Dès le 10 mars, cette démarche était déjà exposée par Kaïs Saïed en personne. Recevant au Palais de Carthage la Cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, et le ministre de l’Économie et de la Planification, Samir Abdelhafidh, le Chef de l’État affirmait que le futur plan de développement devait émaner de la volonté des citoyens et répondre à leurs attentes réelles, rompant avec l’ancienne méthode de planification centralisée. Il plaidait pour une démarche ascendante, portée par les conseils locaux, régionaux puis de districts, l’échelon central se limitant à synthétiser les initiatives citoyennes.
Lors de cette audience, le Président a également insisté sur le rôle social de l’État, dénonçant la dégradation de secteurs clés comme l’éducation, la santé, le transport et le logement, ainsi que la situation d’entreprises publiques fragilisées par la corruption et parfois menacées de cession à bas prix. Il a réaffirmé, à ce propos, le droit à un emploi décent, à un salaire équitable et à une répartition plus juste des richesses, jugeant que les choix économiques passés ont été injustes, voire dictés par l’étranger.
Ce suivi personnel du dossier n’a rien d’anecdotique. Il illustre plutôt la méthode de gouvernance de Kaïs Saïed, marquée depuis 2021 par un suivi direct des grands chantiers de l’État, comme l’illustrent ses multiples visites inopinées dans certaines régions du pays. En examinant lui-même le « projet initial » du plan avant sa transmission au gouvernement puis au Parlement, le Président a manifesté le grand intérêt qu’il porte à ce dossier.
Sur le fond, l’idée d’une planification partant de la base plutôt qu’imposée par le centre, s’inscrit dans le processus de «construction de base» que le Chef de l’État promeut depuis le référendum constitutionnel de 2022, articulé autour des conseils locaux, régionaux et de districts, jusqu’au Conseil national des régions et des districts. Le ministre de l’Économie confirmera plus tard que cette méthodologie «incarne la vision» présidentielle et rompt avec les schémas des précédents plans quinquennaux, jusque-là élaborés sans consultation territoriale structurée.
Une feuille de route désormais engagée
Avant d’arriver devant les députés, le texte est passé par deux Conseils des ministres décisifs. Le 15 juin, réuni à La Kasbah sous la présidence de Sarra Zaafrani Zenzri et sur instructions du Chef de l’État, le gouvernement a examiné et approuvé le projet de loi. Faisant écho au Président, la Cheffe du gouvernement a présenté ce texte comme un tournant national décisif, rompant avec des politiques antérieures jugées responsables de dysfonctionnements socioéconomiques, environnementaux et institutionnels, et rappelle que le document répond pour la première fois en Tunisie à une démarche ascendante, les rapports des conseils locaux, régionaux et de districts ayant été synthétisés et harmonisés avec la politique économique et sociale de l’État.
Trois semaines plus tard, le 9 juillet, à la veille du vote parlementaire, la Cheffe du gouvernement a présidé un nouveau Conseil des ministres, cette fois par délégation du Président. Elle y affirme que la «révolution législative» ne peut suffire à elle seule et doit s’accompagner d’une révolution culturelle et administrative, fondée sur une culture du travail sérieux au sein des services publics.
Chaque fonctionnaire doit pleinement assumer ses responsabilités, chaque responsable doit suivre et évaluer le travail de ses subordonnés, dans un esprit de discipline et de reddition des comptes. Une orientation directement alignée sur le discours présidentiel contre le laxisme administratif. La réunion a porté aussi sur la nécessité d’un suivi continu des projets publics à tous les échelons et sur l’accélération de l’investissement public et privé, dans la perspective du lancement du plan.
C’est donc un texte déjà largement balisé que les députés ont examiné le 10 juillet, lors d’une séance plénière présidée par Brahim Bouderbala, en présence du ministre de l’Économie et de la Planification. Répondant aux interventions des parlementaires, ce dernier a salué un large consensus sur le diagnostic des défis nationaux et a rappelé que ce premier plan élaboré sous la nouvelle Constitution repose sur des données statistiques officielles arrêtées à fin décembre 2025, les hypothèses de base ayant été maintenues malgré les aléas économiques et géopolitiques, conformément aux prévisions des institutions internationales d’avril 2026.
Pour rappel et au terme des débats, le projet de loi est adopté par 64 voix pour, 24 voix contre et 15 abstentions, sur un total de 103 votants. En clôturant les travaux, Brahim Bouderbala s’est dit fier de l’adoption de ce premier plan conçu selon la philosophie de la nouvelle Constitution et bâti selon une démarche participative allant du local au national. Il y voit une échéance nationale majeure, plaçant le citoyen au cœur du développement et consacrant la démocratie économique et sociale, la souveraineté nationale et l’exploitation optimale des richesses du pays, avec une attention particulière portée à la sécurité énergétique, hydrique et alimentaire, à l’éducation, à la santé, aux infrastructures, à l’investissement et au développement régional équilibré.
La Tunisie tient son plan de route jusqu’en 2030. L’adoption de ce texte valide une méthode inédite, celle d’un développement qui part d’en bas pour répondre aux attentes réelles des citoyens. Mais après les discours et les votes à l’Assemblée, place à la réalité du terrain. C’est face au chômage, aux besoins des hôpitaux et à la vie chère que ce projet porté par la présidence devra faire ses preuves.



